Danielle Tremblay

Lettre d’une ex-DPJ

POINT DE VUE / Je suis Danielle Tremblay, ex-DPJ au Saguenay–Lac-Saint-Jean de 2005 à 2015. Ce fut un grand privilège pour moi d’occuper la fonction de directrice de la protection de la jeunesse, privilège qui a été marqué par une profonde conscience des responsabilités immenses et de l’imputabilité y étant associée.

Je me suis donc investie sans réserve à être une capitaine et une guide engagée auprès des intervenants œuvrant au quotidien auprès des enfants en grande souffrance et de leurs familles en grande difficulté.

Je connaissais très bien les enjeux majeurs en cause pour prendre les meilleures décisions pour chaque enfant, ayant moi-même été intervenante sociale en protection de la jeunesse pendant 20 ans.

J’ai donc débuté ma carrière en 1979, lors de l’avènement de la Loi sur la protection de la jeunesse. Avec des milliers d’intervenants partout au Québec, j’ai contribué à construire et à développer le système de protection de la jeunesse découlant de la Loi.

Je suis fière du chemin parcouru en 40 ans. Le système n’est pas parfait, comme aucun système ne l’est. Tout système doit constamment se remettre et être remis en question et travailler à s’améliorer en fonction des nouvelles réalités et des nouveaux défis qui se présentent à lui.

Je suis profondément convaincue que ce système, qui est constamment critiqué et honni, encore plus ces jours-ci par ce drame horrible que la mort de cette enfant des suites de la maltraitance dont elle fut victime, sauve littéralement de cette maltraitance des milliers d’enfants du Québec tant physiquement que psychologiquement. La DPJ, c’est à la fois l’urgence et les soins intensifs des enfants les plus vulnérables de la société.

Dans ma région, au cours des dernières années où j’ai été DPJ, j’ai toutefois assisté à la lente érosion du système de protection de la jeunesse basé sur les enjeux cliniques vers un système qui est devenu de plus en plus basé sur la performance et les impératifs de gestion.

La fameuse approche Lean, nouvelle bible de gestion des services de santé et services sociaux, a gagné progressivement du terrain. Bien qu’étant en accord avec la nécessité de l’efficience, j’ai résisté tant que j’ai pu, de l’intérieur, pour affirmer et maintenir la primauté des enjeux cliniques, dans un contexte où les statistiques et les chiffres ont pris de plus en plus de place.

Heureusement, je n’ai pas été confrontée à un drame comme celui de Granby. C’est le cauchemar anticipé de toutes les DPJ, et des intervenants qui y travaillent, qui, lorsqu’il se concrétise, les dévaste.

« 2015, ça vous dit quelque chose ? »

Je suis partie en 2015. 2015, ça vous dit quelque chose ? Par un certain soir de mars de cette année-là, j’ai appris, à l’instar de 1300 gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux, que mon poste était aboli par le gouvernement dans le cadre de la réforme du réseau de la santé et des services sociaux amenée par le PL-10.

Des gestionnaires compétents, engagés, experts dans leurs domaines respectifs ont été massivement écartés et ont dû, en l’espace de quelques semaines, quitter leurs fonctions, choisir de partir définitivement ou de postuler ailleurs, avec comme résultat, une perte d’expertise généralisée dans tous les secteurs du réseau de la santé et des services sociaux.

À la DPJ du Saguenay–Lac-Sait-Jean, mon équipe de gestion, composée de personnes compétentes et dédiées, hautement engagées auprès des intervenants de leur équipe respective pour leur apporter le soutien et l’encadrement nécessaires au travail quotidien avec les enfants en grande souffrance et leurs parents, a été décimée, déplacée vers d’autres postes ne correspondant pas à leur expertise. Tout cela a laissé des intervenants désemparés, en manque de repères, d’orientations cliniques, de soutien et de direction.

Un système fonctionnel se construit lentement, mais se déconstruit tellement plus rapidement… et il faut y mettre tellement plus d’énergie pour le rebâtir...

Le drame dont fut victime la fillette décédée des suites de maltraitance à Granby réactive, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le choc du décès d’un tout jeune enfant de notre région, il y a deux ans. Il a malheureusement fallu un tel drame pour que des correctifs soient apportés : nomination d’une DPJ issue de la protection de la jeunesse et disposant donc des compétences nécessaires pour assumer sa fonction, embauche et formation d’intervenants, soutien clinique, etc.

Oui, il y a eu des suites, mais c’est infiniment triste qu’il faille passer par des décès d’enfants pour corriger les dérives. Ces suites ont-elles été suffisantes et efficaces pour bien protéger les enfants du Saguenay–Lac-Saint-Jean ? Je le souhaite ardemment, tout en sachant que plusieurs enfants attendent, que les services de première ligne sont rares, que le recrutement d’intervenants à la DPJ est difficile et que ceux qui s’y engagent ont impérativement besoin d’être guidés et soutenus.

La réforme du réseau de la santé et des services sociaux de 2015 a noyé les services de protection de la jeunesse, ainsi que les services sociaux en général, dans le vaste domaine de la santé. Or, les anciens Centres jeunesse étaient spécifiquement dédiés à la protection de la jeunesse et aux jeunes en grande difficulté. Immense différence… nous travaillions tous dans un même but, résolument mobilisés envers notre grande mission, protéger les enfants les plus vulnérables de notre société, plutôt qu’avoir à se battre pour faire valoir nos besoins et, surtout, ceux de notre clientèle, dans un monde axé sur un modèle médical non conçu pour les besoins sociaux.

Au surplus, les mesures d’austérité ont empiré la situation en coupant des postes et des ressources, tant dans les services de première ligne offerts en CSSS que dans les services de protection de la jeunesse, ainsi que ceux relevant des milieux scolaires et des services de garde. Le filet de protection sociale que le Québec avait construit au fil des ans pour les enfants s’est progressivement et tristement effiloché. Les mailles sont devenues de plus en plus larges alors que les problèmes sociaux n’ont pas cessé de s’aggraver.

« Y a-t-il de l’espoir ? »

Y a-t-il de l’espoir ? Bien sûr… il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. L’expertise en protection de la jeunesse existe toujours ; les DPJ et leur personnel sont toujours là, toujours aussi dédiés et engagés à la cause des enfants ; des milliers d’enfants québécois sont bien protégés aujourd’hui même ; la société et tous ses acteurs s’éveillent à notre responsabilité commune et partagée d’offrir à tous les enfants les conditions appropriées pour bien grandir.

Nous sommes tous conviés à faire de la bienveillance envers tous les enfants québécois notre projet de société. Il faut réinvestir dans les services sociaux aux enfants et à leur famille, dans les services de santé mentale et de dépendances aux jeunes et aux adultes.

Il faut non seulement recruter des intervenants, mais aussi les former, les accompagner, les soutenir, leur offrir l’espace de réflexion nécessaire aux lourdes décisions qu’ils ont à prendre, les encadrer pour en arriver à ce que tous, nous comprenions bien l’importance et la noblesse de leur travail.

Il faut aussi sortir des silos et des chasses gardées pour que tous les réseaux (services sociaux, scolaires, de garde, communautaires, policiers, municipaux, justice, santé, citoyens) travaillent ensemble à la protection et au bien-être des enfants.

Parce que… LES ENFANTS SONT L’AVENIR DE NOTRE SOCIÉTÉ.

Une ex-DPJ… qui sera toujours DPJ dans son cœur,

Danielle Tremblay