La premiere ministre de l'Ontario, Kathleen Wynne

Lettre à Kathleen Wynne

Madame la Première Ministre,Je suis heureux d'apprendre, dans une déclaration que vous avez faite, le lundi 6 mars 2017, que votre gouvernement est toujours disposé à répondre favorablement à une demande de la Ville d'Ottawa concemant la reconnaissance officielle de la dualité linguistique de la capitale.
Je vous cite : « Si le conseil municipal fait une demande à la province en ce sens, notre gouvemement soutiendra cette démarche. Mais pour moi, c'est très important que la Ville d'Ottawa fait cette décision. C'est une décision pour le conseil et pour les gens, pour la population d'Ottawa. »
Savez-vous quoi? Cette demande a déjà été faite le 9 mai 2001! Le débat et le vote sur la question ont déjà eu lieu. À la suite d'un vote très majoritaire, le conseil municipal du temps avait formulé une demande officielle au gouvernement conservateur de Mike Harris. À l'époque, il régnait un consensus à Ottawa pour y reconnaître officiellement le bilinguisme.
La seule opposition à cette demande est venue de Mike Harris et son gouvernement rétrograde et francophobe. Ce triste gouvernement a bafoué la démocratie municipale d'Ottawa en refusant de respecter
non seulement la volonté du conseil municipal, mais celle de la population largement en faveur du bilinguisme officiel de la capitale. La population s'est fait flouer par un gouvemement insensible à la question de la dualité linguistique de la capitale canadienne. Cela a laissé des marques.
Je vous invite d'ailleurs à en discuter avec votre ministre de l'Infrastructure, Bob Chiarelli, qui était maire d'Ottawa à l'époque. Ce dernier, contrairement au maire actuel, était très favorable à l'idée. Il avait piloté le dossier au sein d'un conseil municipal réceptif. Tout comme la population qu'il représentait, M. Chiarelli avait été amèrement déçu du refus de Mike Harris.
Aujourd'hui, c'est le contraire : le maire d'Ottawa et une douzaine de conseillers municipaux y sont réfractaires, tandis que votre gouvernement se dit prêt à accueillir favorablement la demande de la Ville.
C'est l'impasse, le monde à l'envers.
On sait que rien n'ébranlera l'obstination du maire Watson à cet égard. C'est peine perdue. Je vous invite à relire son témoignage lors des débats sur le projet de loi 163, en 2005, pour comprendre les raisons qui le confortent dans sa position. La Loi de 2005 modifiant la Loi sur la ville d'Ottawa, adoptée par le gouvernement de votre prédécesseur, Dalton McGuinty, s'est révélée être une coquille vide décriée par l'ensemble de la communauté. Ce fut une autre occasion manquée de corriger l'erreur préjudiciable de Mike Harris. Aujourd'hui, le fait d'attendre la demande de la Ville d'Ottawa sous la direction de Jim Watson, c'est comme attendre Godot...
Par conséquent, je vous demande aujourd'hui de corriger les erreurs du passé, celles de Mike Harris (2001) et de Dalton McGuinty (2005). Vous pouvez passer outre aux objections du maire et d'au moins la moitié du conseil municipal actuel, qui ne sont aucunement au diapason de la population sur cette question. On sait très bien que la province ne se gêne pas pour intervenir dans les dossiers qui font ou non son affaire, en dépit de l'opposition qui peut exister de la part d'élus locaux.
Vous avez l'autorité et la légitimité pour agir en vous appuyant sur la décision du conseil municipal de 2001. Cette décision est historique : elle demeure inscrite dans les annales de la Ville. Nul ne peut l'ignorer, ni aujourd'hui, ni demain. La population est en grande majorité très favorable à la reconnaissance explicite de l'égalité de statut des langues française et anglaise dans la capitale canadienne, comme en témoignent de récents sondages et l'appui de certains conseillers municipaux. Je tiens à vous rappeler que le bilinguisme officiel est la principale recommandation issue des États généraux de la francophonie d'Ottawa, en novembre 2012.
La francophonie ontarienne a bien accueilli :
• les excuses que vous avez formulées, le 22 février 2016, à l'endroit des Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes pour le tort - considérable et sur plusieurs générations - qu'ils ont subi à cause de l'infâme règlement 17;
• l'obtention par l'Ontario, le 26 novembre 2016, du statut d'observatrice à l'Organisation internationale de la Francophonie;
• la motion, adoptée le 2 mars 2017, faisant de Notre place, l'hymne officiel des Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes.
Si toutes ces excuses et élans d'ouverture à la francophonie de la part de votre gouvernement ont quelque signification, sûrement que le caractère linguistique de la capitale du pays mérite autant votre généreuse attention, n'est-ce pas?
Cela m'amène à vous poser les questions suivantes.
1. Comment peut-on se sentir à notre place à Ottawa, la capitale du pays, alors que la Ville, malgré sa politique de bilinguisme, demeure dans les faits officiellement anglaise et qu'il y existe encore une
francophobie sous-jacente que des élus n'osent dénoncer?
2. Comment convaincre les francophones d'être fiers de leur langue et de continuer à parler français afin d'éviter l'assimilation anglophone, si le français n'a pas de statut égal et officiel à Ottawa, et qu'ils se font encore servir « I don't speak French », souvent sur un ton condescendant, un peu partout dans la capitale de leur pays?
3. Comment peut-on encourager les immigrants, les anglophones francophiles et les personnes issues des programmes d'immersion française de pratiquer le français et d'en être fiers, si le français n'a pas de statut officiel égal à l'anglais et n'est pas plus valorisé dans la capitale canadienne?
Je comprends que vous préférez que « la » décision vienne de la Ville. Tout le monde en conviendra, mais pourquoi reprendre un débat et un vote qui ont déjà eu lieu? Il y a tout de même des limites à tergiverser, ne
trouvez-vous pas? Cela fait déjà 16 ans depuis la décision historique du 9 mai 2001. C'est long, trop long!
En tant que première ministre, vous avez une responsabilité nationale en ce qui touche le caractère linguistique de la capitale du pays, du fait que celle-ci se trouve sur le territoire de la province de l'Ontario. De ce statut de capitale, la Ville d'Ottawa et la province de l'Ontario en retirent de nombreux bénéfices. À ces bénéfices s'ajoutent pourtant des obligations, il me semble. N'est-il pas temps de reconnaître officiellement l'égalité des langues française et anglaise dans la capitale du Canada? Nous sommes en 2017, Madame la Première Ministre, et nous « célébrons » le 150e anniversaire de la fédération canadienne! Enfin, si vous voulez passer à l'histoire comme la première ministre qui aura eu le courage de corriger les erreurs du passé, vous savez ce que vous avez à faire. Nous vous en serions très reconnaissants. Sinon, je crains que vous rejoigniez vos décevants prédécesseurs qui n'auront pas su saisir l'occasion de poser un geste rassembleur et constructif pour l'avenir de notre pays.
Je vous prie d'agréer, Madame la Première Ministre, l'hommage de mon profond respect.
Michel Ouimet, Ottawa