L’auteur est le coordonnateur de l’organisme Logemen’occupe, François Roy.

Les promesses de lutte à la pauvreté restées lettres mortes

OPINION / Depuis que le gouvernement fédéral a mis un terme à la construction de logements à prix modique (HLM) en 1994, le parc de logements accessibles financièrement aux ménages à faible revenu qui ont des besoins impérieux est, depuis cette époque, quasi inexistant avec la conséquence que le phénomène de l’itinérance ne cesse d’augmenter partout dans l’ensemble du Canada.

En 2014, environ 2,3 millions de Canadiens ont déclaré qu’ils avaient déjà eu à vivre temporairement avec la famille, des amis, dans leur voiture ou n’importe où ailleurs, car ils n’avaient nulle part où aller. Plus de la moitié des personnes et des familles ayant vécu un épisode d’itinérance cachée ont vécu cette situation pour une période d’un mois à moins d’un an, tandis qu’environ une personne sur cinq a vécu cette situation pendant un an ou plus.

Loin de s’améliorer, l’on constate que cette situation s’accentue lorsque le marché du logement locatif fait face à des pénuries extrêmes comme la crise du logement que plusieurs centres urbains du Canada et du Québec ont vécu entre les années 2000 et 2005 et comme celle que nous avons amorcée à l’automne dernier à Gatineau et dans d’autres villes du Québec. 

Lors de la pénurie des années 2000, sans  vraiment s’attaquer au problème de fond et reprendre massivement les investissements dans le logement à prix modique, comme l’avait recommandé un comité de l’ONU suite à une critique sévère à l’égard de l’inaction des gouvernements d’Ottawa et de Québec en matière de logement, ces deux paliers de gouvernements avaient tout de même fini par adopter certaines mesures d’urgence pour soutenir le plus convenablement possible les ménages victimes de cette crise. Ces mesures permettaient d’offrir un hébergement d’urgence, du transport et de l’entreposage temporaire des biens meubles, du soutien communautaire et une aide financière sous forme de supplément au loyer pour aider ces ménages à se loger adéquatement et à prix modique dans des logements vacants du marché privé. Pour le moyen et le long terme, le gouvernement du Québec avait mis en place le programme AccèsLogis qui permettait la réalisation de 3000 unités de logement communautaire par année.

Avec l’arrivée de cette nouvelle pénurie, d’une ampleur sans précédent à Gatineau selon les termes du dernier rapport de la Société canadienne d’hypothèques et de logement ainsi que celles constatées dans d’autres centres urbains du Canada et du Québec, nous aurions pu nous attendre à ce que les derniers budgets d’Ottawa et de Québec prévoient des mesures exceptionnelles à court, moyen et long terme pour aider adéquatement les ménages à faibles revenus sans logis ainsi que les organismes qui les soutiennent. 

Malheureusement, malgré le nombre de plus en plus important de ménages qui se retrouvent sans logis et le débordement des organismes de lutte à l’itinérance qui les soutiennent, aucune mesure d’urgence n’a été annoncée dans ces deux budgets pour aider adéquatement ces ménages victimes de cette crise. En ce qui a trait aux annonces pour la construction de nouvelles unités de logements véritablement à prix modique, c’est une vraie risée vis-à-vis l’ampleur des besoins que l’on constate sur le terrain.

Du côté du gouvernement fédéral, malgré l’adoption de la Stratégie nationale sur le logement du Canada, aucune somme d’argent n’est prévue dans le dernier budget Morneau pour la réalisation de nouvelles unités de logement à prix modique. Oui, une série de mesures pour améliorer la situation du logement de la classe moyenne, mais absolument rien pour les ménages pauvres et aucune bonification du programme de lutte à l’itinérance. 

À Québec, du côté du premier budget du gouvernement Legault, aucun financement pour le développement de nouveaux logements sociaux et communautaires, et ce pour les cinq prochaines années. Les sommes prévues au budget sont pour compléter des unités déjà annoncées dans les années passées dont le financement est basé sur des coûts de construction de 2009. Pour les réaliser, le budget alloue un montant de 350 millions $ sur cinq ans. À titre comparatif, les budgets antérieurs prévoyaient habituellement des investissements de 250 millions par année. Cette année, alors que la crise du logement sévit de façon importante, c’est un très maigre 13,5 millions $ qui vont être affectés pour la réalisation de logements coopératifs et sans but lucratif, alors que Québec a encaissé des surplus budgétaires de 5 milliards $ en 2018-2019. À court terme, mis à part 30 nouvelles unités de suppléments au loyer dans le marché privé pour des personnes actuellement en situation d’itinérance (dans tout le Québec), par rapport à 1200 l’an dernier, aucune somme d’argent n’est prévue pour la mise en place de mesures d’urgence comme dans les années 2000. 

Dans sa Stratégie nationale sur le logement du Canada, le gouvernement fédéral reconnait formellement que tous les Canadiens méritent d’avoir accès à un logement sûr,  abordable et répondant à leurs besoins. Dans sa Politique nationale de lutte à l’itinérance, le gouvernement du Québec va encore plus loin en y stipulant qu’au Québec toute personne à droit à un logement suffisant tout en mentionnant que ce droit ne doit pas être interprété au sens étroit d’avoir « un toit au-dessus de sa tête », mais comme un lieu où l’on puisse y vivre selon sa capacité de payer, en sécurité, dans la paix et la dignité. 

À la lumière des dernières annonces budgétaires des gouvernements Trudeau et Legault, il est  évident que les bottines n’ont vraiment pas encore suivi les babines et que les multiples promesses vis-à-vis la lutte à la pauvreté et à l’itinérance demeurent, malheureusement, encore un leurre pour tous ceux et celles qui fondaient beaucoup d’espoir à l’égard des engagements gouvernementaux. En 2015, un sondage CROP, réalisé pour le quotidien La Presse, a révélé que le projet politique qui faisait le plus rêver les Québécois était l’élimination de la pauvreté. De toute évidence, mis à part les sensibilités douteuses de la période des Fêtes à l’égard de la pauvreté, nous devons constater que ce rêve vis-à-vis l’élimination de ce phénomène n’est qu’une très lointaine préoccupation pour les élus et l’élite en général.

L’auteur est le coordonnateur de l’organisme Logemen’occupe, François Roy.