«Je peux passer inaperçu si je fais pas trop de bruit. On me prend facilement pour un homme blanc. À condition de passer l’été à l’ombre et de fermer ma gueule.»

Les métis blancs, prochaine minorité visible

- Name ?

- Joseph.

C’est le nom du milieu qui passe pour un prénom sur ma carte d’assurance-maladie. Un curé s’est trompé quand il m’a baptisé. J’me plains pas. Dans une salle d’attente, ça se dit bien dans une langue ou une autre. Jos en français comme Joe en anglais ou en ojibwa.

Je peux passer inaperçu si je fais pas trop de bruit. On me prend facilement pour un homme blanc. À condition de passer l’été à l’ombre et de fermer ma gueule. Because quand je parle, on voit tout de suite que je suis pas un vrai.

Je fais partie d’une minorité invisible. Chez nous, on a beaucoup fait pour en arriver là. Parce que ça prend des générations pour changer de peau. Dans ma famille élargie, d’autres ont moins de chance. Avec leur teint brûlé de couleurs différentes, il y en a qui ont l’air arabe, mexicain ou autochtone. On voit bien qu’ils sont visibles.

L’homme blanc, lui, voit tout en couleur. Dans la chaîne alimentaire, plus t’es visible, plus t’as de chances de te faire écœurer. Si t’es une femme qui appartient à une quelconque minorité et, si en plus t’es d’un groupe LGBT ou qui vient de débarquer au village, t’es fait. Faut en plus jamais sortir entre chien et loup : parce que le soir, dans les nuances de noir, ça pardonne pas beaucoup.

Comment on passe d’une minorité visible à invisible ? Avec l’accent, qui n’est pas juste une façon de parler. Ça peut prendre des générations aussi. En attendant, le mieux est de parler le moins possible.

Alors quand je suis obligé d’aller dans un hôpital, je suis fier de passer inaperçu. Ça m’évite les sueurs froides et les battements de cœur qui compliquent les soins. Même affaire pour l’employé de l’autre bord du comptoir. On pose ses questions en anglais, on répond de même. On n’a pas besoin ni l’un ni l’autre de se fatiguer. Un mot en français de ma part ou de la sienne et je deviens visible. No thanks.

Alors quand on me dit que la minorité francophone est invisible dans les médias, je me dis tant mieux ! Et ceux qui disent le contraire, c’est qu’ils sont des gens avec de bonnes intentions venus d’ailleurs, des têtes blanches ou des radicaux payés par les fédéraux.

Moi, j’adore les autochtones. Ils sont juste un demi-million, mais ils sont très visibles et ils font tant de bruit que notre million de francophones hors Québec passe inaperçu. Je les apprécie aussi parce qu’ils font beaucoup d’enfants et que dans pas longtemps, ils vont être une plus grosse gang que nous qui n’en faisons pas tellement. Ça aide notre cause. Ce n’est pas moi qui vais leur dire qu’ils allongent inutilement leurs souffrances — si c’est pour raccourcir les nôtres.

Expliquez-moi pourquoi on voudrait rester qui on est quand on est minoritaire. Pour la culture, la fierté ? Pour attendre en ligne avec d’autres défavorisés pour des bourses et des stages ? Pour avoir des fonds du gouvernement pour organiser nos concours de gigue, nos cabanes à sucre et nos chicanes en public sur qui on est ? Peut-on faire ça tranquillement chez nous sans l’annoncer partout ?

Tous ceux et celles qui font ça passent leur temps à dire qu’ils sont fiers. De quoi ? C’est pas mon expérience. J’ai plutôt honte. Y’a rien de plus souffrant que de se retrouver dans une salle d’attente et de rencontrer un autre francophone qui veut te parler français. Alors je fais semblant d’être muet ou d’avoir mal à la gorge. Je reste jamais longtemps à l’urgence. Tant qu’à attendre, attendons à la maison — je guérirai pas moins vite.

Ma blonde et moi, on pratique notre anglais tant qu’on peut. On parle des enfants qu’on va avoir et on va mettre toutes les chances sur leur côté. On s’est dit que ça va être mieux de même. Ils vont être parfaitement bilingues et invisibles des deux bords.

On a toujours voulu devenir blanc. Mais là, j’apprends qu’on va nous mettre ça tu-sais-où. Dans 25 ans, les blancs seront une minorité en Amérique. À cause des immigrants de n’importe où et des mariages avec n’importe qui.

On va avoir l’air de quoi nous autres, les Métis blancs ? Une minorité visible.

Jean-Pierre Dubé,

Auteur originaire du Manitoba