Le chef du parti People’s Alliance of New Brunswick, Kris Austin

Les leçons du Nouveau-Brunswick

Le Nouveau-Brunswick, seule province officiellement bilingue, est souvent cité en exemple d’harmonie ou de bonne entente. À la lumière des élections récentes, est-ce toujours le cas? Quelles leçons la francophonie canadienne peut-elle tirer des discours récents à propos des politiques linguistiques?

Depuis la tenue du Sommet de la francophonie à Moncton en 1999 et la popularité grandissante des programmes d’immersion, les Acadiens du Nouveau-Brunswick pensaient avoir tourné la page sur l’ère de l’anti-bilinguisme défendu par Leonard Jones ou le parti Confederations of Regions (CoR). Les résultats électoraux du 24 septembre et la rhétorique anti-dualité ont eu l’effet d’une douche froide pour bien des francophones. Le People’s Alliance of New Brunswick (PANB), en ne présentant que 30 candidats dans 49 circonscriptions, a fait élire 3 députés avec 12,6 % du vote populaire (47 709 votes).

La plateforme du PANB indique qu’il préconise une « approche du bon sens » à l’égard des politiques linguistiques. Le chef Kris Austin clame qu’il n’est pas anti-francophone mais les francophones savent lire entre les lignes. En anglais, le programme du PANB stipule vouloir mettre fin à la dualité («end duality»). En français, il préconise des politiques linguistiques « qui créent l’unité, l’équité et l’égalité ». Trouvez l’erreur. Pour comprendre le fond de leur pensée en matière de langues officielles, nous n’avons qu’à interpréter le sens de leur promesse d’abolir le Commissariat aux langues officielles de la province.

Les Acadiens ont subi les contre-coups de discours désobligeants et d’invectives anti-francophones durant l’élection. Puisque ni le Parti libéral, ni le Parti progressiste-conservateur n’a reçu la majorité des députés, le PANB aquiert soudainement une importance démesurée. Il pourrait même défaire ou appuyer le parti qui tentera de gouverner avec la confiance de l’Assemblée législative. Les francophones s’inquiètent de l’incertitude mais surtout des tractions. Va-t-on troquer leurs droits linguistiques comme gage d’appui à un gouvernement minoritaire?

Mobilisation francophone

Alors que l’incertitude plane, les Acadiens et francophones ne s’assoient aucunement sur leur lauriers. En pleine campagne, les organismes acadiens s’étaient déjà mobilisés. Ils ont même défrayé les services d’interprétation jugées nécessaire à la tenue d’un débat des chefs « en français ».

Dans les jours qui ont suivi la campagne, une pétition fut lancée par certains organismes, les municipalités et les citoyens. Dès le lancement, celle-ci recueillait environ 1000 signatures par jour provenant d’individus s’opposant à toute coalition avec le PANB pour gouverner la province.

L’Asssociation des enseignantes et enseignants francophones du Nouveau-Brunswick a aussi mobilisé les organismes qui ont signé une déclaration commune rappelant l’importance de la dualité linguistique, la justice sociale et l’égalité.

Les organismes francophones d’ailleurs ont aussi exprimé leur solidarité avec les francophones du Nouveau-Brunswick par des déclarations officielles ou communiqués appuyant la dualité linguistique.

Leçons en francophonie

La première dure leçon pour la francophonie est que les idéaux de la dualité linguistique ne sont pas pleinement acquis. Il ne faut pas se faire d’illusions en pensant que les droits linguistiques fondamentaux sont pleinement acceptés de tous. Il y a desgroupes plus ou moins visibles qui y sont sceptiques ou même carrément hostiles. Les francophones du Canada ne doivent pas jouer à l’autruche ou rêver en couleur. Cela ne veut pas dire que les idéaux n’en valent pas la chandelle ou que les appuis à la dualité linguistique sont en chute libre. En quelques mots : les progrès sont lents mais la vigilence des francophones est toujours requise.

La deuxième leçon a trait aux rapports fructueux que la communauté francophone développe ou entretien avec la majorité. Ces liens de collaboration sont absolument nécessaires pour bien faire valoir les droits linguistiques et les politiques culturelles susceptibles de contribuer à la vitalité du français en milieu minoritaire. Les leaders communautaires reconnaissent l’importance d’avoir des alliés au pouvoir et au sein de la société civile. Les francophiles et les anglophones modérés ont un rôle crucial à jouer pour faire vivre la dualité linguistique. Lorsque la majorité reste silencieuse malgré l’atteinte aux droits linguistiques ou les discours anti-francophones, tous en sortent perdants.

La troisième leçon a trait à la dimension politique ou partisane des enjeux linguistiques. Les francophones, dans leurs efforts de politiser la question linguistique, doivent investir plusieurs formations politiques. Si les francophones ne font confiance qu’à un seul parti ou en boudent d’autres, les risques de dérapage augmentent. Conséquemment, il est dans l’intérêt des francophones de diversifier leur appuis politiques. Ils doivent se faire des alliés et défenseurs francophones dans chacun des partis politiques. Pour les organismes porte-parole, leurs revendications devraient, dans la mesure du possible, transcender les partis politiques. La langue ne devrait devenir une question partisane; il s’agit d’une question de droit fondamental, de respect et de dignité humaine.

L’élection néo-brunswickoise confirme qu’il est possible de faire des gains salutaires aux francophones au Canada mais qu’on peut nullement figer le débat. Les francophones doivent faire valoir leurs droits et activer la société civile s’ils ne veulent pas crouler sous la pression des sporadiques vagues populistes anti-francophones.

L'auteur du texte est Ricky G. Richard de Québec