Les infirmières du Québec dénoncent leurs conditions de travail en mettant l’accent sur la sécurité et leurs droits.

Les infirmières haussent le ton

Depuis plusieurs semaines, les infirmiers et infirmières du Québec passent à l’action en multipliant les « sit-in », les dénonciations, et les cris du cœur sur les médias sociaux. Le signal est clair : nous avons atteint un point de rupture dans le système de santé québécois.

Les conditions de travail ne sont pas sécuritaires. Les droits des travailleurs sont bafoués. Les besoins des patients sont ignorés. Les réformes et les constats d’échec s’enchaînent. La gestion du système est consternante. Face à un tel « chaos » — pour citer la présidente de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec — et sous la menace constante de sanctions, le personnel infirmier n’a d’autre choix que de poser des gestes concrets. Ceux-ci s’inscrivent directement dans son mandat professionnel car, nous tenons à le rappeler, le personnel infirmier se doit de prendre les mesures nécessaires pour signaler, dénoncer et changer les conditions qui rendent ses soins non sécuritaires.

Les réponses à ces actions sont prévisibles : on nous parlera ad nauseam de pénurie infirmière, un discours qui enlève toute responsabilité aux décideurs. Or, cette pénurie est complètement fabriquée : elle est le résultat direct d’une épidémie de congés de maladie, de démissions, d’absentéismes en tout genre, de gel d’embauches, de perte de postes infirmiers (à temps complet notamment), de mises à pied, d’épuisement, de remplacement du personnel infirmier par une main-d’œuvre moins qualifiée, et d’abandon de la profession. Le temps supplémentaire obligatoire (TSO) est une cause et un effet direct de cette fausse pénurie.

Le temps supplémentaire obligatoire existe depuis le début des années 1990 au Québec. On veut nous faire croire qu’il s’agit d’une mesure exceptionnelle, alors qu’il est complètement normalisé depuis plus de 25 ans. Aucun autre groupe professionnel ne subit ce genre de violence institutionnelle, même ceux offrant des services essentiels : pompiers, ambulanciers, policiers, services frontaliers, inspection des aliments, agents correctionnels, sécurité du revenu, etc. Ces autres groupes feraient un refus de travail dès la première instance de TSO — et ils seraient écoutés.

L’état actuel du système n’est pas une erreur de parcours. Il reflète fidèlement l’incompétence cumulée des administrateurs et des décideurs politiques, ainsi que leur mépris continu envers le personnel infirmier. Le personnel infirmier n’est pas respecté comme acteur essentiel à la table des décisions. Dans son Portrait sommaire de l’effectif infirmier 2016-2017, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec confirme que le nombre d’infirmier(e)s dans des postes de gestion est en baisse constante depuis 5 ans, au profit de gestionnaires professionnels, de comptables et de consultants en tout genre qui n’ont ni expérience ni compréhension en matière de provision de soins sur le terrain.

Les solutions sont connues de très longue date. D’ailleurs, le reste du Canada ne connaît pas de fiasco d’une telle ampleur. Une seule conclusion est possible : si les solutions (appuyées par des données probantes solides) ne sont pas mises en place, c’est parce qu’il y a une décision consciente et volontaire de ne pas le faire. Le personnel infirmier continue à être vu comme une « dépense » du système de santé, plutôt que comme sa ressource la plus essentielle. Résultat : les décideurs traitent le personnel infirmier comme une ressource jetable — une logique des plus violente et déshumanisante.

Nous connaissons une vague de dénonciations sans précédent avec #MeToo. Si #MeToo nous a appris quelque chose, c’est que pour briser le silence, se faire respecter et dénoncer la violence subie au quotidien, des actions extraordinaires sont nécessaires pour changer les choses. Nous espérons que nous assistons ici à un mouvement qui ne disparaîtra pas de sitôt pour attirer l’attention sur cette crise et tenir les décideurs imputables pour leur rôle complice dans celle-ci.

Les auteurs du texte sont Marilou Gagnon, inf., PhD et Amélie Perron, inf., PhD, fondatrices de l’Observatoire infirmier.