Les enseignantes enceintes pénalisées par la pandémie

Le Quotidien
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Ce texte a été rédigé par Stéphane Allaire, professeur au Département des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Chicoutimi.

POINT DE VUE / On entend abondamment parler des incohérences dans la gestion du retour à l’école dans le contexte de la COVID-19. Toutefois, le traitement différencié réservé aux enseignantes enceintes d’un centre de service scolaire (CSS) à l’autre est en train de passer sous silence. Une situation qui touche de jeunes enseignantes au statut précaire.

Dans la mise à jour des mesures de prévention en milieux de travail pour les travailleuses enceintes du 13 juillet, la Santé publique indique que « les femmes enceintes sont considérées une clientèle vulnérable nécessitant la mise en place de mesures préventives particulières dans leur milieu de travail. Le principe de précaution doit continuer à guider les recommandations actuelles d’affectation préventive de la travailleuse enceinte ».

La Santé publique indique aussi qu’une travailleuse enceinte peut se prévaloir d’une affectation préventive en regard du programme « Pour une maternité sans danger » de la CNESST. Ce programme a pour but le maintien en emploi sans danger.

Il semble qu’une grande proportion de CSS applique le principe de précaution en retirant de leur milieu de travail les enseignantes enceintes. À la lumière des éclosions de COVID-19 qui surviennent dans des écoles à peine quelques jours après la rentrée, cette décision semble sage.

Pourtant, des CSS, dont certains situés dans une même région administrative que d’autres qui préconisent la précaution, demandent aux enseignantes de rentrer en classe. On prétexte que la distanciation physique de deux mètres est aisément praticable et que, de toute façon, le risque est minime étant donné qu’il n’y a pas de cas actif.

Je ne suis pas expert en virologie, alors je ne m’étendrai pas sur le concept de porteur asymptomatique. Par ailleurs, nul besoin d’avoir enseigné pendant 30 ans pour savoir que le respect d’une distanciation physique de deux mètres est impossible dans une classe, en particulier avec la taille des groupes au secondaire et la petitesse des locaux de plusieurs écoles.

On offre parfois aux enseignantes un cubicule en plastique comme barrière de protection physique. Une solution certes plus sécuritaire, mais combien détestable au plan de la relation pédagogique! Et c’est sans compter que le cubicule doit être transporté d’une classe à l’autre, en plus des livres et du matériel didactique.

Comment se fait-il que des CSS prennent un risque là où une majorité n’en prend pas ? Agissent-ils ainsi pour des motifs financiers ? Au nom de la pénurie d’enseignants ? La situation questionne d’autant plus qu’une affectation de travail alternative est envisageable. Par exemple en télétravail. Des enseignantes enceintes l’offrent et se la voit refusée.

Peu importe les motifs de la décision des CSS concernés, elle crée une iniquité flagrante et des situations déplorables. Par exemple, faute de bénéficier d’un contexte de travail adapté à leur situation ou du programme de la CNESST, des femmes enceintes doivent avoir recours à des moyens indignes du droit de travailler pour assurer leur protection et celle de l’enfant à naître.

Les implications financières sont une première conséquence négative. Plus fondamentalement, quelle estime de soi une telle décision forcée est-elle susceptible de cultiver ? De plus, ne véhicule-t-elle pas la représentation qu’une grossesse rend incapacitante au détriment d’une capacité qui aurait simplement besoin d’un milieu de travail qui s’adapte momentanément ?

Certains diront que les enseignantes concernées peuvent contester la décision de leur employeur. Toutefois, méritent-elles de s’astreindre à la quête d’un laissez-passer A-38? Compte tenu de leur précarité d’emploi, quelles pourraient être les conséquences d’une telle démarche pour leur avenir professionnel ?

Monsieur le ministre Roberge, pensez-vous que c’est avec de telles pratiques qu’on parviendra à attirer de nouvelles recrues en enseignement ? Et comment peut-on tolérer de telles façons de faire dans une profession qui, historiquement, est à prédominance féminine ?