Les emprunts en français: un peu d’histoire

OPINION / La peur des anglicismes fait partie de notre univers linguistique, surtout depuis l’avènement de l’ère industrielle, alors que les importations de produits américains s’accompagnaient souvent des mots qui les nommaient et pour lesquels nous n’avions pas toujours d’équivalents. On peut penser aux pièces d’automobiles (« muffler, starter, bumper, wiper… »), aux « frigidaire, kleenex, kodak, scotch tape, fax, zoom… » qui ont alors envahi notre vocabulaire (et continuent de le faire) et qui sont souvent perçus comme une menace à l’intégrité, sinon à la survie même de notre langue.

Afin de mettre les choses en perspective et pour mieux éclairer le débat sur le danger réel de tels emprunts et sur les recommandations à leur sujet de la part des autorités compétentes (ou non), voici quelques statistiques au sujet des emprunts qui font désormais partie intégrante du français, comme l’atteste leur présence dans le dictionnaire Petit Robert. Ces chiffres proviennent d’une étude étymologique des 60 000 mots de ce dictionnaire telle qu’effectuée par des chercheurs de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord, basée à l’Université Laval, et dont les résultats détaillés paraissent dans le site internet de l’organisme.

En gros, sur ces 60 000 mots, 25 459 ont été empruntés à d’autres langues au cours des âges, soit 42,4%. Les 34 541 mots restants proviennent des 12 000 mots du latin parlé en Gaule suite à la conquête de Jules César en 52 av. J.C., ainsi que des 22 541 mots créés de toutes pièces depuis cette époque, dont les relativement récents « alunissage, baladeur, internet, chimiothérapie, quantique, laser, clavardage, textage... ».

Les vieux mots latins, ainsi que tous ces mots créés et empruntés au cours des siècles, ont ainsi évolué, tout comme la grammaire, pour devenir le français moderne, et ce, à partir de changements graduels dans leur structure et leur prononciation. Par exemple les mots latins commençant par les sons /k/ et /g/ devant les sons /a/ et /o/ sont généralement devenus les sons /ch/ et /j/ en français. Ainsi le mot «canis» est devenu «chien», « callus » est devenu « chat », « causa » est devenu « chose », « galbinus » est devenu « jaune » et « gaudia » est devenu « joie ».

De telles évolutions se font tout à fait à l’insu des locuteurs et sont d’ailleurs toujours en cours. Chez les Franco-canadiens de souche (excluant les Acadiens), par exemple, les sons /t/ et /d/ se prononcent /ts/ et /dz/ dans des mots comme « tuque, tuile, dieu, dire » et dans tous les mots phonétiquement semblables. Il serait donc théoriquement possible que dans un avenir plus ou moins lointain, leurs descendants prononcent ces mêmes mots et leurs semblables « suque, suile, zieu, zire », selon le même processus qui a fait que « cantare » est devenu « chanter » et que « calidus » est devenu « chaud ».

L’anglais, pour sa part, a emprunté environ les deux tiers de son vocabulaire au français, soit l’équivalent de 39 600 mots sur une base de 60 000 mots, auxquels il faut ajouter les milliers de mots empruntés aux autres langues (ce que l’anglais fait allègrement) sans pour autant que son intégrité profonde, dans sa grammaire et sa prononciation, en ait été affectée. Ceci peut aider à relativiser l’impact que peuvent avoir les emprunts sur la survie d’une langue.

Empruntés au latin

Pour ce qui est du français, il est important de préciser que sur les 25 459 mots empruntés, 14 528 proviennent d’emprunts faits au latin lui-même, surtout au Moyen Âge et à la Renaissance, alors que le français, devenu langue d’usage pour le peuple, empruntait profusément au latin (qui ne survivait qu’en tant que langue d’église, de science et de culture) les mots qui lui manquaient pour décrire une réalité qui dépassait ce que la langue de tous les jours pouvait décrire. Ainsi, le clergé pouvait bien être soumis au latin dans ses prières et livres sacrés, il devait tout de même se faire comprendre des fidèles dans ses sermons, d’où de nombreuses traductions plus ou moins libres des évangiles et autres termes liturgiques. Les mots « prêtre » et « presbytère », par exemple, viennent tous deux du vieux mot latin « presbyter », le mot « prêtre » par évolution naturelle et le mot « presbytère » grâce à un emprunt au latin au Moyen Âge. Et à la Renaissance, les écrivains, par snobisme autant que par besoin, ont emprunté des milliers de mots, de préfixes et de suffixes au latin, ce qui a donné des paires telles « doigt - digital », « œil – oculaire », eau-aquatique, mois-mensuel, cheval-cavalier, etc.). Quant aux mots scientifiques (les noms de plantes et d’insectes, par exemple) ils ont été, et le sont toujours dans bien des cas, systématiquement empruntés au latin à partir du Moyen Âge.

Des autres langues

Pour ce qui est des 10 931 mots empruntés à des langues autres que le latin, ils proviennent de nombreuses langues, dont le grec ancien (3 776 mots, la plupart via le latin), l’anglais (2 510 mots dans le dictionnaire Robert mais beaucoup plus par ailleurs), l’italien (1 198), l’allemand (598 mots provenant surtout de la présence en Gaule, entre les Ve et IXe siècles, des Francs, peuplades germaniques à qui on a emprunté le mot « franc » (signifiant « libre »), qui a donné France, français, affranchi, etc.). Pour sa part, la langue celte, parlée en Gaule avant l’invasion romaine, n’a légué au français que 147 mots (dont alouette, cervoise, char, chêne, sapin...), ce qui montre l’énorme pouvoir d’attraction qu’avait alors le latin, cette omniprésente et prestigieuse langue des occupants romains.

Comme on peut le voir, près de la moitié des mots du Petit Robert — sans compter les emprunts parmi les autres 40 000 mots du Grand Robert — ont été empruntés à d’autres langues et la grande majorité s’est parfaitement intégrée au français dans sa prononciation et sa grammaire. Il faut rappeler toutefois que cette intégration s’est faite sur une longue période, contrairement à de nombreux anglicismes qui continuent d’envahir le français et dont l’intégration est loin d’être assurée.

Que faut-il conclure de ces observations? La première chose, c’est que les emprunts font naturellement partie de la vie de toutes les langues qui sont d’une façon ou d’une autre en contact assez étroit les unes avec les autres.

Et c’est en bonne partie grâce à eux que les langues enrichissent leur vocabulaire et même leur culture, comme en témoignent les très nombreux termes musicaux empruntés à l’italien, par exemple.

La deuxième chose, c’est que le nombre de mots empruntés n’est pas nécessairement un bon indicateur du taux d’assimilation à une autre langue ou de la disparition d’une langue au profit d’une autre.

Les langues amérindiennes qui sont disparues ne sont pas progressivement devenues anglaises ou françaises à force d’emprunts à ces langues. Elles ont plutôt été carrément abandonnées au profit de l’une ou de l’autre de ces langues, ou alors elles sont disparues avec les peuples qui les utilisaient. Et si le français venait à disparaître dans certaines communautés, c’est beaucoup plus parce que ses membres auront choisi l’anglais comme langue principale que parce que les mots anglais ont progressivement remplacé les mots français. Cela étant dit, le fait pour une personne bilingue d’employer de nombreux anglicismes peut justement être symptomatique d’une tendance chez elle à faire de l’anglais sa langue principale.

Pour ce qui est de l’éternel débat entourant l’acceptabilité des emprunts, et en particulier des anglicismes, en français moderne, plusieurs facteurs (linguistiques, socioculturels, statistiques…) devront être pris en compte. Mais ça c’est une autre histoire.

Pierre Calvé,

Professeur de linguistique (retraité),

Université d’Ottawa