Le quartier du Musée est déjà en phase de devenir le jouet de la spéculation foncière, depuis que le projet de tours est devenu public.

Les deux tours d’un désastre urbain

OPINION / Gatineau est une ville d’importance au Canada : elle est partie intégrante de la Capitale nationale. Elle a une origine, une histoire, un avenir qui la lie inséparablement à la vie et au dynamisme de notre pays.

Son développement revêt une valeur stratégique : c’est ce qui nous motive à porter à l’attention publique deux préoccupations inhérentes au projet de deux tours de 35 et 55 étages nommés Place des Peuples que le groupe Brigil se propose d’ériger dans le quartier du Musée, face au chef-d’œuvre architectural de Douglas Cardinal qu’est le Musée canadien de l’Histoire. D’abord la construction de ces deux tours porterait un coup mortel à ce quartier, parce qu’il enclenchera le processus irréversible de la spéculation foncière dans le voisinage immédiat. Ensuite, il provoquera à moyen terme la disparition de tout un pan d’une vie communautaire enracinée dans l’histoire de la ville et qui relie directement ce quartier à une institution qui donne à Gatineau un positionnement particulier dans la capitale nationale.

Le quartier du Musée est, en réalité, déjà en phase de devenir le jouet de la spéculation foncière, depuis que le projet de tours est devenu public. Il suffit de consulter le registre actuel de propriété du quartier pour s’en rendre compte. Pourquoi en est-ce ainsi ? Parce que l’emprise du terrain où s’élèvent des tours prend une plus-value considérable vu le nombre élevé d’occupants sur le site. La logique du marché immobilier est de vouloir profiter de ce potentiel : l’augmentation du prix des terrains adjacents et l’attrait qu’ils représentent pour d’autres projets de tours situés à proximité deviennent irrépressibles.

On ne peut soutenir, comme on l’avance, que le projet de Brigil ne provoquera la destruction que de quelques maisons et que les autres peuvent être protégés. Cette affirmation est contraire à la logique même de la spéculation inhérente constatée partout où des tours s’installent.

Et en dernier ressort pourquoi refusera-t-on à un autre promoteur la possibilité de construire une tour lui aussi sur le site de deux ou trois autres maisons ? Quelques années plus tard, les quelques maisons restantes seront écrasées par l’environnement de toutes ces tours, et le Quartier aura définitivement perdu son caractère distinctif.

Le second élément est que ces tours feront disparaître un quartier qui a une vie communautaire autonome, au cœur de l’histoire de Gatineau et qui le relie directement au Musée canadien de l’histoire, un atout exceptionnel pour la ville.

Gatineau doit pouvoir construire son avenir en s’appuyant d’abord sur ce qui la distingue. Le quartier du musée est un ensemble à échelle humaine, constituée de 63 maisons (une majorité centenaire, certaines datant d’avant l’incendie de 1880) et de deux écoles (St-Joseph et Ste-Marie) qui font partie de la mémoire urbaine de Gatineau.

Ce sont ces bâtiments qui nous disent ce qu’a été Gatineau, ce qui y a été vécu, ce qui constitue son identité. Pour les résidents du quartier, il importe d’occuper collectivement des lieux significatifs. C’est cette architecture qui est la mémoire physique de son histoire. Si on laisse détruire ce quartier, c’est toute une vie communautaire à échelle humaine qui disparaîtra. Le quartier du Musée favorise la vie de famille, il facilite le voisinage ancré dans le vivre ensemble et il maintient l’enracinement de Gatineau dans l’histoire du pays. En fait, il n’y aura plus de passé ; sans passé il n’y a pas de mémoire, et sans mémoire il n’y a plus d’identité.

La vie dans une tour n’a pas grand-chose à voir avec l’intérêt local ou l’identité ; elle est la même d’une ville à l’autre : elle entretient l’anonymat, ne facilite pas les liens communautaires et est plutôt marquée par le roulement des résidents. Les tours sont inévitables dans les très grandes villes de plus de millions de personnes où la densité de l’occupation est incontournable, mais leur emplacement doit être planifié pour assurer un équilibre urbain. Il y a amplement de place ailleurs sur le territoire de Gatineau pour ce type de construction.

Faire disparaître le quartier du Musée pour recommencer à neuf n’est plus l’approche logique contemporaine. Il faut d’abord protéger le cœur du lieu où a commencé l’histoire de la ville et construire autour si nous voulons créer une société harmonieuse.

Ce serait la négation même de l’identité de Gatineau s’il fallait laisser disparaître le quartier historique du Musée alors qu’en face, le Canada s’est doté d’une institution nationale remarquable (parmi la plus fréquentée de tous les musées) pour précisément protéger et raconter l’histoire de notre pays. Quel paradoxe ! Alors qu’en fait le choix logique pour Gatineau est de valoriser son lien avec le Musée de l’histoire, et de concevoir un circuit historique qui mette en valeur son originalité et vient ajouter à la visite du Musée canadien.

La ville pourrait en plus élaborer un projet  d’aide aux propriétaires de ce Quartier pour les encourager à restaurer l’extérieur et les abords de leur résidence afin de développer le sens d’appartenance à un milieu de vie unique. C’est ainsi que se définit l’urbanisme contemporain qui s’applique à mettre en valeur tous les atouts particuliers d’un quartier et la fierté de son identité. Gatineau a une occasion unique de faire des choix d’avenir, ceux dont les générations futures lui seront reconnaissantes.


Phyllis Lambert, CC, COQ, CAL, FIRAC Président-Fondateur, Centre Canadien d’Architecture

Honorable Serge Joyal, CP, OC, OQ, MRSC, Ad. E. Fiduciaire Émérite du CCA