La neuropsychologue Brenda Milner est la doyenne de la recherche au Québec. Elle aura 101 ans dans deux mois.

Les chercheurs sont la fierté de ce pays

OPINION / Un matin, dans l’autobus, en direction de l’Université du Québec en Outaouais…

Deux hommes conversent :

— « Vous avez dû voir, au téléjournal, la petite fille…

— Opérée au cerveau, oui je l’ai vue. Bien sûr…

Il y était question d’une jeune enfant de 2 ans, qui se remettait d’une diminution de 60 % de la surface osseuse de sa boîte crânienne, sa tête étant apparue hypertrophiée à la naissance, due à une hydrocéphalie.

— Vous savez, quand j’ai commencé ma carrière, des cas comme ça, j’en voyais beaucoup. Et c’est pas tous les enfants qui s’en sortaient, je peux vous le dire, c’est pas tous les enfants qu’on arrivait à « réchapper »…

— Hum… C’est quand même fou ce que la médecine arrive à faire aujourd’hui, vous ne trouvez pas ? Moi, ça me passionne ces choses-là. Je suis à la retraite aujourd’hui, et maintenant que j’ai plus de temps, j’essaie de lire tout ce que je peux, tout ce qui a pu m’échapper des progrès de la recherche. »

Quand la médecine qui mène à de tels résultats devient, comme ici, conversation d’autobus ; quand la recherche scientifique qui sous-tend de tels résultats conduit à quelque chose d’assez commun pour que cette matière percole naturellement dans toutes les couches de la société. Quand tout cela est admis – compris – et devenu quelque chose de suffisamment normal pour qu’aux représentations annuelles balisant le budget provincial, le scientifique en chef n’ait pas autant à débattre et à aligner les justifications, afin que les chercheuses et chercheurs du Québec obtiennent leur juste part des deniers publics, alors là il devient possible de dire d’une société qu’elle a fait un pas décisif.

Car la recherche fait culture. Elle fait société.

Le sait-on assez ?

Bien sûr, les prouesses médicales peuvent venir nourrir ponctuellement le choeur des enthousiasmes populaires, et c’est très bien. Mais il se doit d’exister aussi, au côté d’elles, pour que la recherche expose sa présence et sa légitimité, des éléments à forte valeur de symboles. Loin du spectacle ; et tout près de l’Histoire. Il faut qu’existent dans l’agora des figures fortes de la recherche, qui font l’unanimité autour d’elles, et qui personnalisent cette quête.

La neuropsychologue Brenda Milner est l’une de celles-là, devenue depuis longtemps symbole indépassable. C’est la doyenne de la recherche au Québec. Elle aura 101 ans dans deux mois. En septembre dernier, lors d’un mémorable « Centennial Symposium » tenue en son honneur, l’Institut et Hôpital neurologiques de Montréal, où elle a écoulé 70 ans de vie professionnelle, l’a portée en effigie.

Brenda Milner fut la première au monde à démontrer que ces deux petites structures cérébrales « aux formes vaguement chevalines », issues des profondeurs de nos deux lobes temporaux – les hippocampes – étaient un passage obligé pour la consolidation de nos sensations et perceptions immédiates, en une mémoire à « long terme ».

C’est la revue britannique Brain, qui avait accueilli au tournant des années 1950 et 1960, les fameux résultats des études de Brenda Milner, cosignés avec Penfield et Scoville, où la neuropsychologue, à partir de trois patients tragiquement cérébrolésés, avait établi – alors qu’elle franchissait à peine le cap de sa cinquantaine, mais qu’elle entrait déjà dans l’histoire de la médecine – la localisation, dans une structure cérébrale précise, de l’une de nos fonctions mnésiques-clés.

Ce qui la distingua, en outre, c’est une capacité de « voir » hors du commun, et ici de voir le patient, chaque patient, quel qu’il soit… porteur de singularités, de particularités : bizarreries, traits d’esprit, traits de langage. Un regard qui engage, quoi…

Il n’est pas que le grand public qui doive être convaincu de l’importance de la recherche, et pas que les femmes et hommes politiques d’ailleurs. Année après année, il y a aussi toutes ces cohortes de jeunes, aspirants aux 2e et 3e cycles de l’éducation supérieure, qui ne demandent pas mieux que d’être « émulées ». Et, quoi qu’on en dise, il y a également les chercheuses et les chercheurs eux-mêmes au quotidien, les plus établis comme ceux qui s’y préparent, les plus convaincus comme ceux qui doutent en cours de route – tous ces individus faisant de leur vie un « je cherche » fondamental – qui ont besoin, à un moment ou à un autre, de symboles et, j’oserais dire avec Baudelaire, de « vivants symboles ».

Quand dirons-nous, comme le Dr Claude Roy (1928-2015), qui fut pionnier de la recherche en gastroentérologie au CHU Ste-Justine, « les chercheuses et les chercheurs sont la fierté de ce pays » ?

L'auteur du texte est Luc Dupont, journaliste médical.