Les anglicismes, c’est un peu comme les pissenlits : certains les trouvent attrayants, d’autres feraient tout pour s’en débarrasser, mais quoi qu’on fasse, ils reviennent toujours et l’important, c’est de ne pas les laisser devenir trop envahissants si on veut conserver une belle pelouse.

Les anglicismes, une question de «feeling»

OPINION / Les anglicismes, c’est un peu comme les pissenlits : certains les trouvent attrayants, d’autres feraient tout pour s’en débarrasser, mais quoi qu’on fasse, ils reviennent toujours et l’important, c’est de ne pas les laisser devenir trop envahissants si on veut conserver une belle pelouse.

L’attrait des anglicismes ne date pas d’hier et beaucoup de ces emprunts ont déjà fait leur lit en français sans que plus personne ne les remette en question : « barbecue, camping, hot-dog, tee-shirt, burn out, boycott, pickpocket… ».

Aujourd’hui, l’énorme influence de la culture (surtout américaine) et donc de la langue anglaises se manifeste toujours dans divers domaines, dont la technologie et les médias sociaux, qui envahissent notre quotidien, charriant avec eux les mots anglais qui servent à les nommer. Ces mots sont empruntés tels quels (« snowbird, baby-boomer, feedback, bestseller, podcast, zapper ») ou traduits littéralement (« souris, puce, gazouillis, hameçonnage »). Bien souvent, on leur invente aussi des équivalents (« clavardage, mot-clic, infonuagique, pourriel, égoportrait, balado »), espérant qu’ils l’emporteront sur les mots anglais, comme dans le cas de « courriel » — contrairement à la France qui a adopté « mail », comme bien d’autres mots anglais d’ailleurs, dont « googliser, liker, playlist, spin-off, coworking », ces derniers tous présents dans le nouveau Petit Robert. Il faut dire que le fait que de nombreux mots anglais sont arrivés les premiers leur permet bien souvent de s’implanter bien avant que des équivalents français soient proposés par les autorités compétences.

Mais au-delà de cette énorme influence qu’exerce toujours la culture et la technologie anglaises sur notre langue (comme sur bien d’autres langues d’ailleurs), au-delà aussi de l’ignorance et de la négligence qu’on rend souvent responsables de tels empruts, il existe plusieurs facteurs qui peuvent favoriser le choix de certains mots anglais au lieu de leurs équivalents français. Et notre but ici ne sera pas tant d’évaluer l’acceptabilité de ces anglicismes que d’en expliquer l’attrait relativement à leurs équivalents français.

Tout d’abord, les mots anglais sont souvent perçus, à tort ou à raison (pure question de « feeling », comme dit la chanson), comme étant plus expressifs, plus imagés que les mots français équivalents. On pourra ainsi trouver que l’expression «Ça flashe» est plus flamboyante que « Ça brille », que « C’est un bon deal » est plus fort que « C’est une bonne affaire », que « Quel timing! » est plus expressif que « Quel synchronisme! », qu’un « bon chum » est plus affectif qu’un « bon copain », qu’avoir « un fun noir » est plus expressif qu’avoir « beaucoup de plaisir » et qu’un « jumbo jet » est plus imposant qu’un « avion gros porteur ».

Plus naturel ?

C’est que chez nous plusieurs anglicismes appartiennent à la langue familière (ou populaire), donc informelle, décontractée, et sont souvent associés par le fait même à une langue plus naturelle, plus vivante et expressive que leurs équivalents en français standard. C’est d’ailleurs cette familiarité, cette expressivité, cette « complicité » avec leur public, qui fait que bien des chroniqueurs, animateurs et autres communicateurs recourent de plus en plus souvent à des expressions comme « tirer la plogue, une run de lait, scrapper un projet, flusher un candidat, ça va jouer rough, une job de bras, toffer la run, à côté de la track, un show de boucane, se lâcher lousse, sniffer de la dope… ».

En plus de cette perception d’une plus grande expressivité chez les anglicismes associés à la langue familière, le fait que les équivalents français soient souvent plus longs et plus explicatifs que descriptifs favorise aussi l’adoption du mot anglais.

C’est ce qu’on trouve, par exemple, dans « streaming (diffusion en continue) », « scroller (faire défiler à l’écran) », « startup (entreprise en démarrage) », « burnout (épuisement professionnel) », « fun board (planche à voile de saut) », « show biz (monde du spectacle) », « talk show (info-variétés) », « upload et download (télécharger vers l’amont ou vers l’aval) », « tennis elbow (épicondylite) ». Et le fait, par exemple, que l’Office de la langue française propose « vélo à pneus surdimensionnés » pour traduire « fat bike » ne consacre-t-il pas, par le fait même, l’usage de l’anglicisme pour désigner ce type de bicyclette (le mot « véloneige », sur le modèle de « motoneige », aurait sans doute plus de chance d’être adoptée puisqu’il se contente de nommer l’objet au lieu de le définir ?

De plus, les mots anglais ont souvent des dérivés, ce que n’ont pas toujours leurs équivalents français : si un « zoom » peut devenir « zoomer, zoom in, zoom out », quel verbe peut-on employer avec « objectif à focale variable » ? De même, un « lobbyiste » fait du « lobbying », ce que ne peut faire un « groupe de pression », un « zip » peut se « zipper » ou se « dézipper », mais « fermeture éclair » n’a pas de verbe correspondant (et « zip », tout comme « zoom » sont des onomatopées). Et quel verbe employer pour « sabler un meuble » si on doit employer « papier émeri » au lieu de l’anglicisme « papier sablé », comme le prétend Eva de Villers dans son Multidictionnaire.

Il arrive aussi bien souvent que les équivalents proposés par les autorités (Office de la langue française, lexicologues, chroniqueurs…) ignorent le fait que de nombreux calques (traductions littérales de mots anglais) sont passés ici à l’usage tout à fait courant et que les correctifs qu’ils proposent appartiennent à un niveau de langue perçu comme étant trop « soutenu » pour qu’ils soient spontanément utilisés dans un contexte de langue familière. C’est d’ailleurs ce refus de l’usage établi qui rend improbable l’adoption en langue familière de nombre de ces « correctifs », tout en perpétuant l’image négative que l’on a de notre propre parler.

Dans son Multidictionnaire, Mme de Villers offre ainsi de nombreux exemples de ce phénomène. Selon elle les usages très courants et familiers suivants sont à proscrire : « sucre brun » (il faut plutôt dire « cassonade »), « papier de toilette (papier hygiénique) », « pâte à dents (pâte dentifrice) », « pop corn (maïs soufflé) », « masking tape (ruban-cache) », « vote de grève (scrutin de grève) », « scie ronde (scie circulaire) », « pain brun ( pain bis, pain de son, pain complet) ». Pourquoi les uns excluraient-ils les autres si on prend soin de préciser le niveau de langue de chacun?

Et dire qu’elle accepte bien des anglicismes directs (non traduits), pourvu qu’ils soient utilisés en France et, comme dans le cas de « gang », « stand », « job », par exemple, pourvu qu’on les utilise uniquement dans le sens qu’on leur donne en France.

Phobie des anglicismes

Cette phobie des anglicismes incite d’ailleurs certains autres puristes à rejeter des expressions idiomatiques tout à fait courantes, sous prétexte qu’elles proviennent de l’anglais (ou simplement qu’elles lui ressemblent?). C’est le cas par exemple de « parler à travers son chapeau », « avoir le dos large », « se traîner les pieds », « prendre le taureau par les cornes », « avoir des squelettes dans son placard »).

On ne peut pas enfin passer sous silence la grande différence d’attitude qu’ont les Franco-Canadiens et les Français de l’hexagone relativement aux anglicismes.

Voyons par exemple les deux phrases suivantes : « J’ai eu un fun noir au party hier soir avec ma gang de chums » et « Ce weekend, on se prend un babysitter et on va faire du shopping si on peut se trouver un parking ». Tous ces anglicismes sont couramment utilisés, les premiers au Canada français, les deuxièmes en France. Sur le plan linguistique, ce sont tous des emprunts directs à l’anglais, tous ont des équivalents français et aucun n’est conforme aux règles orthographiques du français. C’est toutefois sur le plan social qu’ils sont perçus et jugés bien différemment dans leurs communautés respectives (question de « feeling » encore une fois). Les mots « weekend », « babysitter », « shopping » et « parking » sont considérés comme « standards » (ou socialement neutres) en France, comme en fait foi le fait qu’ils paraissent dans le Petit Robert sans aucune remarque critique. Par contre, au Canada français, les mots « fun », « party », « gang » et « chum » appartiennent au niveau de langue « familier » (utilisé informellement entre amis…) et sont la plupart du temps considérés comme inadmissibles par les autorités compétentes (ou non).

Tout cela étant dit, cela ne signifie pas, tant s’en faut, que tous les anglicismes sont admissibles. Parmi ceux qui devraient être évités, on peut mentionner ceux qui ont des équivalents français d’usage courant (« perçeuse » pour « drill », « scie mécanique » pour « chain saw », « remorque » pour « trailer »), ceux dont le sens français n’a rien à voir avec l’équivalent anglais (« adresser un problème » plutôt que « s’occuper d’un problème », « assister à une lecture » plutôt que « assister à un cours, une présentation »), ceux qui trahissent des règles de la grammaire française (« bouillir un œuf », « marcher le chien », « c’est le gars qu’elle parle avec », « je n’ai pas été répondu »), etc. Mais il faudrait un texte portant spécifiquement sur cette question afin de rendre justice à ce problème d’afflux d’anglicismes en français, que ce soit par ignorance, par négligence, par mode ou par snobisme.

Pierre Calvé,

Linguiste retraité,

Université d’Ottawa