Ça ne frappe pas assez l’imaginaire, un enfant qui ne sait pas lire, souligne l'auteur.
Ça ne frappe pas assez l’imaginaire, un enfant qui ne sait pas lire, souligne l'auteur.

Le sens de la vie

En cette époque trouble de coronavirus jamais le Québec n’a autant fui. Fuir au sens où le philosophe français Gilles Deleuze l’entendait « ce n’est pas du tout renoncer aux actions, rien de plus actif qu’une fuite. C’est le contraire de l’imaginaire. C’est aussi bien faire fuir, pas forcément les autres, mais faire fuir quelque chose, faire fuir un système comme on crève un tuyau ».

Révélateur, accélérateur le virus souligne à gros traits les lacunes de notre société en général et de notre système de santé en particulier. Alors que notre gouvernement demande à la majorité d’entre-nous d’être statique et quasi-impuissant, ça dégouline de partout : salaires ridicules, conditions de travail, CHSLD, géolocalisation etc.

Pour contrer l’anormalité de notre situation, le premier réflexe est d’invoquer l’ordre, d’éviter la panique, de l’intimer. C’est le moment où des mécanismes de pouvoir se rapprochent de l’individu et où resurgit la figure surannée de l’État québécois. Le pouvoir, dans sa dimension capillaire, travaille l’individu au corps tel François Legault dans son point de presse quotidien. Il y est déjà fortement question de rapprochement et d’éloignement des individus, animés par la hantise de la contagion. Qui peut sortir? Rester? Bouger? Courir? Bref, se mouvoir, où et quand? Qu’est-ce qui demeure ouvert, fermé? Et la mort rôde. C’est elle qui choque où plus précisément les conditions dans lesquelles les individus les plus vulnérables décèdent. Et l’indignation monte et l’encre coule. L’agitation reprend, la prophétie de Pierre Foglia, qui dès 2014 écrivait : « Il y a plus de 100 000 vieux dans les CHSLD. Plus de la moitié totalement déconnectés, vertigineusement absents, ni passé, ni présent, incapables de reconnaître leurs propres enfants. Le regard vide, la couche pleine. Et ce dont on n’arrête pas de parler, c’est de quelques dérapages? Sans montrer d’abord la chiennerie de fin de vie dans laquelle s’inscrivent ces dérapages? Lâchez-moi avec votre dignité.»

Ce qui me surprend en tant qu’enseignant, c’est que ce tremblement de terre en santé ne semble pas avoir un impact significatif dans le domaine de l’éducation.

Pré-pandémie, on a écrit beaucoup pour dénoncer les conditions précaires des enseignants, dénoncer le manque de moyen, les toits qui coulent, l’amiante dans les murs, le mépris à l’égard de la profession jugée noble autrefois et prioritaire au début de son mandat par François Legault. Sans succès. Ou si peu, un léger investissement en éducation.

En pleine pandémie, on dénonce les disparités entre le public et le privé, les francophones et les anglophones, ceux qui continuent et ceux qui lâchent, la médiocrité de notre réseau Internet. On pourrait rajouter la mièvrerie des arcs en ciel qui jouxtent la signature de nos directions, le caractère facultatif des devoirs lourdement rabâché dans les correspondances des écoles de nos enfants et l’omniprésence d’un pathos qui ne sait plus où donner de la tête tant il est sollicité.

Malgré tout cela, le choc ne se fait pas ressentir parce que la clé réside sans doute dans la dimension glauque de la problématique. Serait-ce que l’indignation collective est déclenchée uniquement quand la mort n’est pas discrète mais visuellement insoutenable quoique pourtant annoncée? De la fillette de Granby au CHSLD, la constante est l’intolérable. Mais pourquoi le raisonnement ne se transpose-t-il pas en éducation? Parce que si l’on y regarde de plus près, qu’ils s’agissent de nos aînés ou de nos plus jeunes, le bilan n’est guère reluisant. Aux antipodes de la pyramide des âges, ce n’est pas glorieux, l’analphabétisme, la pénurie de professeurs et les classes surchargées. Pas vraiment de quoi se gausser quand la base et le sommet de la population du Québec se rejoignent dans la flétrissure. Pourtant nous les aimons nos enfants, nous n’arrêtons pas de leur dire. Ça ne frappe pas assez l’imaginaire, un enfant qui ne sait pas lire, faut croire. Ça ne vient pas nous chercher. Peut-être comprendrions-nous mieux si ces enfants manifestaient dans la rue pour protester contre leur confinement qui brimerait leur droit, qu’on ne saurait leur imposer un comportement ou même un vaccin au nom d’une science qui ne serait pas unanime?

Là le manque d’éducation serait enfin visible et intolérable, et on s’indignerait enfin collectivement parce que vu d’ici ce spectacle américain est lamentable mais là aussi criant de vérité.

Il serait pourtant trop tard. Parce qu’à l’instar de la présence d’un monsieur La mort dans un sketch des Monty Python, ça jette un froid dans une soirée et que même ceux qui n’ont pas mangé de mousse de saumon seront emportés.

L'auteur, Jérémie Valentin, est enseignant en science politique au Cégep de l’Outaouais.