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Le règne du casanier

Philippe Lorange
Philippe Lorange
Bachelier en Science politique et philosophie à l’UdeM
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POINT DE VUE / Si la pandémie nous a bien montré une chose, c’est que nos sociétés sont capables de fonctionner en ayant une bonne proportion de leur population confinée chez elle, à continuer de travailler, mais à distance. 

Une quantité importante de citoyens y ont pris goût, comme nous le révélait encore récemment un sondage relayé par Radio-Canada selon lequel le trois quarts des Montréalais souhaitent conserver le télétravail pour au moins la moitié de la semaine. Si cette nouvelle tendance se confirme dans les prochaines années, il y a bien sûr à voir des avantages non négligeables au quotidien, que l’on pense à ce seul exemple de la congestion routière, véritable aliénation du banlieusard. 

Cela dit, nous ne saurions nous jeter corps et âme dans cette nouvelle manière de vivre sans nous couper d’une part fondamentale de notre existence, qui est bien entendu la sociabilité.

En faisant ma dernière année de baccalauréat en ligne, j’ai bien entendu réussi à passer au travers sans trop de problèmes. Cela dit, quelle ne fut pas ma déception que d’être prit chez moi devant un écran, à ne faire aucune nouvelle rencontre?

 L’université n’est pas seulement un lieu de formation académique, elle est un endroit où les esprits se rejoignent, où la jeunesse apprend à nouer de nouvelles amitiés qui peuvent marquer une vie. De même, un lieu de travail n’a pas comme seule fonction d’obtenir des résultats efficaces de la part des travailleurs, mais aussi de les voir tisser des liens. C’est de cette façon que nous formons une société et que nous menons une existence concrète, en son sens le plus littéral: nous devons sortir de nous-mêmes et du cocon de la maisonnée pour éclore pleinement.

Il y a des limites à numériser chaque pan de notre existence. Netflix ne remplace pas la sortie au cinéma, la livraison à domicile ne saurait se substituer au restaurant, Amazon ne fournit jamais le conseil du libraire, et Tinder abolit la subtilité de la séduction au profit d’images figées sans consistance. 

Et que dire de ces interminables réunions en ligne! Qui a bien pu apprécier pareille expérience? Au nom de l’avancée technologique et de la facilitation des communications, nos sociétés régressent terriblement dans leur rapport à l’autre. Nous nous voyons moins et plusieurs d’entre nous semblent réticents à sortir de leur tanière, comme en témoigne la quantité de textes dans les journaux en appelant à un déconfinement des plus timorés.

Avons-nous la naïveté de croire que nous puissions devenir complètement autosuffisants? Après tout, tout peut maintenant être commandé en ligne, visionné ou lu sur un ordinateur, et n’importe qui peut être rejoint par les technologies. Nous découvririons le monde en restant toute la journée chez nous, les yeux rivés sur des écrans, ayant abandonné le domaine du tangible pour nous plonger dans celui du pur virtuel. La question se pose: sommes-nous nés pour passer l’essentiel de notre vie par l’intermédiaire d’un écran? L’humanité deviendra-t-elle une extension de la Corée du Sud, où le jeu vidéo fait figure de sport national et où la maladie des écrans fait des ravages?

Le Québec ne saurait conserver son être en minimisant les rapports humains qui ont lieu en son sein. Notre petite nation d’Amérique est reconnue, avec raison, pour son caractère chaleureux et bon enfant. Nous avons cultivé sur ce coin de la terre une simplicité de vivre absolument précieuse qui suscite l’envie partout dans le monde. Pour en assurer la continuité, nous devrons sortir de nos habitudes casanières exacerbées par cette crise et réapprendre à nous revoir et à célébrer cette vie, la seule que nous ayons.