Jean-François roberge, ministre québécois de l'Éducation
Jean-François roberge, ministre québécois de l'Éducation

Le projet de loi 40, ou la vie en accéléré

OPINION / Les enseignants. Dans un cours d’Introduction à la science politique, je les montrais à mes étudiants manifester leur rejet du projet de loi 40 sur la gouvernance scolaire face au ministre de la Famille en visite à Gatineau dans une brève vidéo. « Dites au ministre [de l’Éducation, Jean-François] Roberge que le projet de loi ne passe pas! » lançait la porte-parole syndicale, et le ministre Mathieu Lacombe de lui répondre : « On vous aime, les profs ! ».

C’était quelques jours avant l’annonce du bâillon.

Mon cours s’écrivait tout seul, l’enchaînement des événements était évident et l’extrait quasi-prophétique. Il me permettait d’expliquer tant bien que mal à mes étudiants comment fonctionnait ce gouvernement, ce n’était pas l’analyse de Las Meninas par Foucault mais j’en espérais la lucidité.

Au Québec, la discussion est évacuée au profit de la recherche d’une paix sociale. On évite le conflit d’un point de vue culturel et politique. Dans l’imaginaire collectif, le conflit rime souvent avec violence, qu’elle soit verbale ou physique, on tâche, tant que faire se peut, de s’en éloigner. Que l’on songe, ici, à l’émission «Tout le monde en parle», où chaque semaine des invités viennent à la confesse puis repartent sans qu’on ait vraiment discuté. Loin de moi l’idée de faire l’apologie d’une lutte d’idées mais ce rejet culturel (atavique) de la discussion, du débat a, me semble-il un impact notable sur la façon dont le gouvernement gère le projet de loi 40 en ce moment. Le gouvernement est las et il ne désire plus s’embarrasser d’un dialogue, d’une discussion, de ce qu’il considère être du bavardage, bref, une perte de temps. Il emprunte ainsi des chemins de traverse, creusant une sorte d’adjacence afin d’éviter que les sensibilités des parties impliquées ne soient trop froissées prématurément. Un je t’aime, moi non plus lancé un froid matin d’hiver par un ministre de la Famille pris au dépourvu, une façon un peu gauche d’abréger la discussion par un ministre qui renâclait à la tâche de messager et qui laissait présager l’utilisation du bâillon.

Réflexion affaiblie

Ce recours au bâillon, le quatrième en un an environ, a considérablement affaibli notre faculté de réflexion à un point tel que nous ne sommes même pas conscients du danger qu’il occasionne. Il nous déresponsabilise par conséquent tous et toutes et nous rend totalement indifférents aux situations de crises engendrées à long terme. Cette réduction du temps de parole, réflexe sans doute hérité des États-Unis, ôte toute légitimité au rôle que devrait incarner le pouvoir exécutif au Québec. C’est là que réside l’influence néfaste de nos voisins du sud qui ont élevé l’art de s’ignorer entre adversaires politiques au rang de symphonie. Le peuple américain est représenté par des blocs idéologiques qui refusent toute concession, oublient toute forme de politesse élémentaire et passent le plus clair de leur temps à s’invectiver. Attitude qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la structure du « Manifeste contre le dogmatisme universitaire ». Le fondamentalisme n’est pas que religieux semble-t-il.

Ce modèle médiocre commence sérieusement à laisser des traces chez nous parce qu’il se distingue par sa soi-disante efficacité et fait l’envie d’une classe politique qui ne désire gouverner que pour sa base électorale. Parce que la Coalition avenir Québec, dans son empressement, oublie le Québec des enseignants, parce qu’à la CAQ, on ne cause pas Monsieur, on ne cause pas, on compte.

Nous sommes de plus en plus apathiques parce que nous devons nous soumettre à l’autorité d’une Assemblée nationale qui nous infantilise. La société québécoise, dans sa peur du débat, de la parole ne parvient jamais à s’élever au-dessus des partis, si ce n’est en martelant que toute forme de discussion-contestation-opposition est inacceptable. Inacceptable, certes, mais comme le souligne très justement Myriam Revault d’Allonnes, la « rationalité procédurale est une tentative pour évacuer la part des affects, de la subjectivation, de la servitude, qui sont autant de notions fondamentales pour penser la démocratie. »

La société québécoise n’aura d’autre choix, si elle veut sortir du marasme actuel au niveau de l’éducation notamment, que d’affronter cette part d’inconnue intrinsèquement reliée au bon fonctionnement de tout régime démocratique. Elle ne peut fuir éternellement dans un modèle d’autorité parentale désuet.

Jérémie Valentin,

Professeur de science politique,

Cégep de l’Outaouais