Que l’on soit musulman, juif, bouddhiste ou chrétien, le père Noël existe partout sous différentes formes.

Le père Noël existe aussi en Kabylie

J’ai découvert le père Noël à travers la télévision, le cinéma et la lecture. Quand je suis arrivé au Québec, j’étais sidéré de constater qu’il fait réellement partie de la vie des Nord-Américains ; des centaines de milliers de sapins coupées, des centaines de milliers de jouets vendus et les gens de tout âge et de toute couche sociale ne parlent que de « période des Fêtes ».

Dès le début du mois de décembre, toute l’ambiance change; les magasins se font de nouveaux décors, de nouvelles marchandises y sont étalées. Les prix ne sont plus les mêmes, des files dans les banques, des panneaux publicitaires de toutes les couleurs sont collés partout. J’ai vu des gens inquiets pour leurs portefeuilles et d’autres heureux pour leurs bonnes affaires. Quant aux enfants, je ne trouve pas les mots pour décrire leur joie et leur excitation.

Les jours de fête ne laissent personne indiffèrent; religieux, athées, pauvres et riches. Toute cette atmosphère m’a poussé à m’interroger : est-ce que chez moi en Kabylie, une petite région de l’Afrique du Nord qui est pour l’Algérie ce que le Québec est pour le Canada sur le plan linguistique et politique, nous connaissons cela? Et c’est ainsi qu’un petit souvenir d’enfance m’est revenu.

Ma grand-mère était profondément convaincue qu’à chaque anniversaire de la naissance du prophète, aux environs de minuit, le ciel ouvre ses portes et le paradis apparait avec des lumières aveuglantes. Elle nous disait, à moi et à mes petits frères, qu’à ce moment-là, celui qui fait un vœu, il serait immédiatement exaucé; une femme stérile, par exemple, pourrait enfanter, l’exilé pourrait rentrer à la maison, le malade pourrait guérir et le célibataire endurci pourrait enfin trouver l’amour de sa vie.

C’était pour moi aussi vrai que le sont l’espoir et la joie que suscite le père Noël chez les petits enfants chrétiens. Il m’arrivait de veiller jusqu’à une heure très tardive de la nuit, collé à la fenêtre, le cœur battant, les yeux levés vers les étoiles, guettant avec beaucoup d’espoir et de conviction l’ouverture féérique des portes du paradis tantôt pour demander d’être premier de ma classe et recevoir un prix de fin d’année, tantôt pour avoir une bicyclette ou simplement un jouet.

Mes tantes paternelles qui s’occupaient aussi de mon éducation ne m’obligeaient jamais à aller au lit, sans doute parce qu’elles aussi étaient élevées dans les mêmes traditions et croyaient autant que moi et autant que ma grand-mère à ce phénomène-là.

Le lendemain, quand j’allais avec beaucoup de regrets me plaindre à ma grand-mère et lui faire part de ma grande déception, elle me répondait toujours que si je ne les ai pas vu s’ouvrir, c’était assurément par ce que j’avais été emporté par le sommeil. Je me disais alors : « La prochaine fois, je boirai beaucoup de café et je résisterai.» Ceci s’est répété pendant des années. Je croyais tellement à ce qu’elle me disait que pendant toute mon enfance, à l’approche de cette nuit-là, je m’enfermais quelque part, choisissais avec beaucoup d’émotions toutes les belles choses que je m’apprêtais à demander aux portes du paradis. Je les gardais jalousement dans ma tête des semaines avant l’anniversaire comme un secret que je ne pouvais révéler à personne, même pas à ma grand-mère et pourtant Dieu seul sait combien j’avais confiance en elle! C’était vraiment mon petit jardin privé.

Malheureusement, à chaque fois, le sommeil me trahissait et m’empêchait de voir s’ouvrir les portes du paradis. Le lendemain, comme à chaque année, je considérais toujours que c’était de ma faute puisque je n’avais pas été assez fort pour lui résister. Comment réagir autrement alors que même ma grand-mère, elle qui savait tout, me tenait compagnie pendant de longues heures devant la fenêtre à attendre le miracle? Je m’asseyais sur ses genoux, la tête ailleurs. La seule préoccupation de mon esprit étant de voir les portes du ciel. Je ne me souciais même des contes et légendes kabyles qu’elle me contait durant ces moments de longue attente! Nous restions là sans nous lasser et sans nous douter, ne serait-ce qu’un petit instant de l’événement que l’on attendait avec beaucoup d’espoir, de confiance et surtout avec beaucoup de joie et d’enthousiasme.

L’année prochaine, à l’anniversaire du prophète, je serai ici à Gatineau. Je me posterai à ma fenêtre, je boirai beaucoup de café pour vaincre le satanique sommeil. (Il ne m’aura pas à mon âge!). J’attendrai le temps qu’il faudra et je demanderai aux portes du ciel de prendre soin de ma grand-mère qui doit sans aucun doute être au paradis maintenant et de me laisser revoir son beau visage.

Finalement, que l’on soit musulman, juif, bouddhiste ou chrétien, le père Noël existe partout sous différentes formes. Il ne porte pas nécessairement une longue barbe blanche et un costume rouge et blanc. Il ne passe pas nécessairement par la cheminée, il ne se déplace pas toujours dans son féérique traîneau, mais la magie qu’il sème chez les enfants d’ici, cette magie-là, existe aussi en Kabylie, en Russie, en Australie, en Papouasie et partout ailleurs.

Hachemi Touahri, Gatineau