Le mystère de la beauté

POINT DE VUE / Quand j’étais très petite, ma définition de la beauté était simple : je pensais que toutes les fillettes étaient jolies.

 Mon père avait eu une enfance plus ou moins facile, et il espérait que je grandisse en étant bien dans ma peau, c’est pourquoi il me complimentait énormément.

«Tu es belle comme un cœur», me disait-il le plus souvent possible, et d’aussi loin que je me souvienne, c’est une qualité qui me rendait très fière.

Puis j’ai grandi un peu et j’ai commencé à jouer avec des poupées.

Vers l’âge de cinq ou six ans, des poupées, j’en possédais des dizaines, mais peu importe le modèle, elles se ressemblaient toutes.

Elles avaient de longs cheveux brillants et lisses, de grands yeux bordés de cils noirs, la taille ultra fine et toujours, toujours un magnifique sourire.

Je ne savais ni lire ni écrire, mais je comprenais déjà que la beauté était une question de critères précis. Je comprenais aussi que la beauté et le bonheur étaient des caractéristiques indissociables, puisque mes poupées, qui étaient si jolies, venaient toujours avec un air heureux.

Et puis j’ai grandi encore et j’ai commencé à regarder des magazines de mode.

Ma mère achetait souvent un ou deux magazines en faisant l’épicerie au Provigo le samedi matin. Chez moi, il y avait toujours un Clin d’œil ou un Elle Québec qui traînait quelque part.

Je ne les lisais pas vraiment, les magazines de mode, mais j’avais tout de même l’habitude de feuilleter chaque nouveau numéro qui apparaissait dans la maison, ce qui était suffisant, somme toute, pour en saisir l’essentiel.

Être belle, comprenais-je alors, est une affaire très importante.

Et pour être belle, les magazines de mode sont unanimes : il faut améliorer son apparence naturelle à l’aide de quelques connaissances de base et d’un savoir-faire technique. Il faut, entre autres choses, savoir se maquiller, se coiffer et se vêtir habilement afin de s’avantager, de bien paraître et, ainsi, mieux se mettre en valeur aux yeux des autres.

Avec les magazines de mode, ma définition de la beauté a évolué; à 11 ans, je pensais que pour être jolie, il fallait user de stratagèmes.

Puis les jours ont passé et j’ai vu à la télévision la quintessence de la beauté : la sublime Milla Jovovich dans cette publicité de L’Oréal que je n’oublierai jamais.

La publicité en question annonçait la création d’un rouge à lèvres révolutionnaire : le Rouge Pulp.

Avec ses yeux vert émeraude et ses lèvres au lustre scintillant, elle disait, la ravissante top-modèle ukrainienne : «la brillance est un pouvoir».

Puis, pendant qu’elle faisait virevolter sa silhouette de déesse dans une petite robe de satin dorée, renchérissait une voix masculine complètement envoûtante : «plus qu’un rouge à lèvres, disait la voix hors champ, il transforme vos lèvres.»

C’est alors qu’à peine entrée dans l’adolescence, j’ai pensé que sublimer ses attributs naturels avec de simples produits cosmétiques n’était plus suffisant; j’ai cru qu’il fallait user d’artifices plus puissants. Ma définition de la beauté s’est ainsi complexifiée : à 15 ans, je croyais que pour être belle, il fallait sortir l’artillerie lourde.

Quelques années plus tard, le désastre que personne n’attendait est tout de même survenu : l’avènement des médias sociaux.

Facebook est apparu en 2008, j’étais alors une jeune adulte.

Lentement mais sûrement, ce monde parallèle alimenté de contenus soigneusement choisis et confectionnés par ses utilisateurs s’est immiscé dans nos habitudes quotidiennes, au détriment de la réalité.

Les médias sociaux s’appuient sur un phénomène fascinant : la mise en scène de nos vies. Le principe qui huile la machine? L’approbation des autres, mesurable grâce au nombre de mentions j’aime, un indicateur abominable.

Ajoutons à l’équation le règne du téléphone intelligent and there it goes.

Ce qui était alors une question de critères bien précis est devenu un concours de popularité extraordinaire qui prend fin en même temps que le fil d’actualité de Facebook, c’est-à-dire jamais.

Pour gagner à ce jeu infernal de la comparaison, non seulement faut-il correspondre aux normes de la beauté, mais il faut aussi attirer l’attention en scénarisant son existence.

Et c’est là que ma définition de la beauté a pris une tournure, comment dirais-je, tout à fait absurde.

La beauté est une qualité très étrange, la seule de sa catégorie.

On la vénère depuis la nuit des temps, même si elle n’est d’aucune utilité à la société, contrairement à la force ou à l’intelligence.

Ce n’est ni un talent ni une compétence.

C’est même plutôt une lacune quand on y pense, puisque soigner son apparence est exigeant en efforts et en temps; des efforts et du temps qui ne seront jamais investis ailleurs.

Quoi qu’il en soit, on vit dans un monde où la beauté est un atout de grande valeur, un atout sur lequel on juge raisonnable de construire l’estime de soi des fillettes à peine sorties de la pouponnière. Que voulez-vous, les qualités esthétiques nous attirent et les jolies femmes sont agréables à regarder.

Finalement, j’ai atteint un point où je me suis demandé pourquoi sommes-nous si sensibles aux apparences alors que celles-ci sont tellement faciles à trafiquer et que chacun d’entre nous en est conscient. Peut-être est-ce biologique tout simplement, la vue étant l’un des sens les plus développés du corps humain.

En fin de compte, cette sensibilité que nous avons tous pour ce qui est beau nous provient peut-être de quelque chose qui ressemble à de l’instinct et qui, par conséquent, demeure difficile à expliquer.

Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, ma définition de la beauté s’est résolue au mystère.