Geneviève Tellier
Collaboration spéciale
Geneviève Tellier
Bill Morneau a démissionné de son poste de ministre des Finances.
Bill Morneau a démissionné de son poste de ministre des Finances.

Le message de Justin Trudeau

CHRONIQUE / L’histoire est connue, mais sans doute oubliée par plusieurs, car ça s’est passé il y a longtemps maintenant : en 1978, alors que l’inflation augmente rapidement et malmène les finances publiques, Pierre Elliott Trudeau surprend tout le monde en annonçant des coupes budgétaires de 2 milliards de dollars (c’est beaucoup à l’époque). Jean Chrétien, alors ministre des Finances, est au nombre des personnes surprises par cette nouvelle : il n’avait pas été consulté au préalable. Jean Chrétien racontera plus tard qu’il avait pensé démissionner à ce moment-là, jugeant qu’il n’avait plus la confiance de son premier ministre. Mais en bon soldat, il demeura en poste.

On ne peut s’empêcher de dresser un parallèle entre cet événement et la démission de Bill Morneau. On apprenait la semaine dernière que Justin Trudeau avait demandé à Mark Carney, ancien gouvernement de la Banque du Canada, de le conseiller quant à la relance de l’économie. Une décision prise, semble-t-il, sans avoir consulté ni même informé le ministre des Finances. Un tel geste est suffisant pour amener n’importe qui à réfléchir sérieusement son avenir. Ce qu’a fait Bill Morneau. Contrairement à Jean Chrétien, il a préféré démissionner.

Est-ce que l’affaire UNIS est responsable de ce départ ? Peut-être jusqu’à un certain point. Le ministre Morneau a profondément manqué de jugement dans cette affaire. Mais on a aussi appris qu’il existait de sérieux différends entre le ministre des Finances et le premier ministre. Si les deux ne s’entendent pas, l’un doit partir. Ça doit forcément être le ministre des Finances.

Mais pourquoi ces frictions existaient-elles ? C’est ici que les choses deviennent plus inquiétantes. Tout compte fait, il semble que M. Morneau a tout simplement fait son travail. En tant que ministre des Finances, il a mis en garde le premier ministre à propos des conséquences financières de ses décisions. Il trouvait la PCU (la prestation canadienne universelle) trop généreuse ; il désirait déjà planifier un retour graduel à l’équilibre budgétaire. M. Trudeau et plusieurs de ses ministres étaient contre.

Les ressources financières de l’État sont considérables, mais elles ne sont pas illimitées. Le ministre des Finances doit savoir dire non, car il est le principal chien de garde financier du gouvernement. Cependant, il ne se fait pas nécessairement des amis en agissant ainsi.

Le rôle du premier ministre est d’arbitrer ces divergences et ultimement de trancher. Par le passé, on a vu des premiers ministres appuyer inconditionnellement leur ministre des Finances, peu importe les circonstances. Ce fut notamment le cas de Jean Chrétien et de Stephen Harper. D’autres, comme Brian Mulroney et Pierre Elliott Trudeau ont plutôt cherché à répondre aux multiples demandes formulées par leurs ministres. Justin Trudeau se classe manifestement dans ce deuxième groupe.

Justin Trudeau a choisi Chrystia Freeland pour succéder à Bill Morneau.

Un premier ministre n’est pas obligé de suivre tous les avis de son ministre des Finances. Par contre, il ne peut pas lui reprocher de lui faire des mises en garde. Pourtant, on apprend que les mises en garde formulées par Bill Morneau irritaient sérieusement le premier ministre Trudeau et son entourage. Suffisamment pour que l’on ne cherche pas à le maintenir en poste. On peut penser que bien des ministres vont saisir le message : il peut être coûteux de s’opposer au premier ministre.

En choisissant Chrystia Freeland pour succéder à Bill Morneau, Justin Trudeau a choisi une personne en qui il a une très grande confiance. Il faut dire que Mme Freeland a su régler des dossiers très épineux par le passé. C’est aussi elle qui préside le comité ministériel responsable de gérer la crise sanitaire. Elle partage donc étroitement la vision du premier ministre quant à la relance de l’économie. Mais une question importante demeure : qui est maintenant le chien de garde financier au sein du gouvernement ?