Il existe 16 grandes familles remontant chacune à une langue mère unique peut laisser supposer qu’il y a eu, dans l’histoire de l’humanité, 16 peuples originaux répartis ici et là sur la terre et qui avaient chacun leur propre langue.

Le langage: une vieille histoire de familles

OPINION / Parlons du langage, et en particulier de la longue histoire d’amour entre le français et l’anglais, sinon entre les Français et les Anglais. Nous devrions être fiers d’avoir comme langues officielles les deux langues les plus prestigieuses du monde.

Pour bien comprendre les liens qui unissent ces deux langues, il faut remonter très loin dans l’histoire, des milliers d’années en fait, alors qu’elles n’étaient qu’une faible lueur, pour ainsi dire, dans les yeux de leur ancêtre commune, la langue « indo-européenne ». Cette langue, qui remonte à plus de 5000 ans, n’a laissé aucune trace, puisqu’elle n’a jamais été écrite. Elle était vraisemblablement parlée par des peuplades vivant en Asie centrale et s’est répandue progressivement, en se diversifiant en des centaines de langues différentes. Cette migration s’est faite durant des milliers d’années, vers l’est jusqu’en Inde et en Perse, et vers l’ouest jusqu’en Grande-Bretagne (et bien plus tard en Amérique). C’est de cet étalement est-ouest qu’est venu le nom « indo-européen ».

La grande famille des langues descendues de cette langue mère, la famille indo-européenne, se divise à son tour en neuf sous-familles (plus des langues isolées), dont celles des langues romanes (français, italien, espagnol, portugais…), germaniques (anglais, allemand, néerlandais, norvégien…), indo-iraniennes (sanskrit, hindi, népalais, persan…), slaves (polonais, russe, bulgare…), etc. 

On dira ainsi que le français et l’italien sont des langues « sœurs » alors que le français et l’anglais sont des langues « cousines ». Des quelque 1000 langues issues de la langue mère indo-européenne, il en reste aujourd’hui environ 200, les autres étant disparues, soit par évolution, comme le latin vers français, soit par génocide ou assimilation par d’autres langues, comme ce fut le cas pour la plupart des langues indigènes en Amérique. Ces quelque 200 langues de la famille indo-européenne sont parlées par environ la moitié de l’humanité.

La deuxième grande famille en termes de locuteurs est la famille sino-tibétaine, laquelle regroupe une cinquantaine de langues qui sont parlées par environ 25% de l’humanité, sur un territoire toutefois beaucoup moins grand que celui des langues indo-européennes. Les 14 autres grandes familles se partagent le reste. Il faut souligner que le nombre de langues appartenant à ces autres familles, moins nombreuses en termes de locuteurs, dépasse de beaucoup le nombre de langues parlées par les familles indo-européennes et sino-tibétaines. Les familles « bantoue » et « nigéro-congolaise », par exemple, comprennent à elles seules environ 1300 langues différentes, alors que la famille austronésienne en compte environ 1000.  

Mais comment a-t-on pu savoir que des langues aussi différentes que le français, l’hindi, le russe ou le persan descendent d’une même langue mère ? C’est en étudiant et en comparant minutieusement leur grammaire et leur vocabulaire que les linguistes ont pu en arriver à cette conclusion. Ainsi le mot «mère» en français se dit (ou se disait) «mother» en anglais, «matar» en sanskrit, «maji» en hindi, «mater» en latin, «mathir» en vieil irlandais, «madar» en persan, «mutter» en allemand, «mama» en russe, etc.

Le fait qu’il existe 16 grandes familles remontant chacune à une langue mère unique peut laisser supposer qu’il y a eu, dans l’histoire de l’humanité, 16 peuples originaux répartis ici et là sur la terre et qui avaient chacun leur propre langue.

Mais la réalité n’est pas si simple. 

Si, par exemple, aucun lien qui puisse laisser supposer une origine commune au russe, au mandarin et au japonais n’a été trouvé, c’est très possiblement que les liens entre ces langues remontent tellement loin dans le temps que toute trace de traits communs a disparu dans leur évolution. Il ne faut pas oublier en effet que le langage humain tel que nous le connaissons (articulé et capable d’exprimer des idées abstraites) a commencé à se développer, selon l’hypothèse courante, il y a environ 100 000 ans et que l’histoire de la race humaine a commencé il y a des millions d’années.

Le tout premier lien entre le français et l’anglais se trouve donc dans le fait qu’ils descendent tous deux d’une très vieille langue, l’indo-européen, dont ils ont conservé certains traits communs. 

Pierre Calvé,

Professeur de linguistique (retraité),

Université d’Ottawa