«Le langage est de loin l'outil le plus utilisé par les humains, non seulement pour communiquer, mais pour penser, pour recueillir et emmagasiner de l'information, pour s'identifier en tant que membre d'une communauté humaine particulière», souligne l'auteur.

Le français parlé et la vraie nature du langage

En cette semaine de la francophonie, il est bon de situer notre langue dans son contexte global, en tant que phénomène naturel, plutôt qu'à travers le filtre normatif toujours bien présent dès qu'il est question de notre belle langue française.
Toute langue est un long fleuve tranquille dont l'origine remonte à la nuit des temps, et qui coule lentement à travers les siècles, portant sur ses eaux des myriades d'humains qui viennent tour à tour y faire une brève randonnée. La langue suit ainsi son propre cours, soumise à ses propres lois, et ceux qui l'empruntent ont sur elle bien peu d'influence quant à sa nature profonde et aux règles qui la régissent. C'est ainsi que le latin est devenu progressivement du français sans que les usagers aient la moindre conscience des changements qui s'opéraient graduellement, tout à fait à leur insu, et malgré les efforts de certains pour en altérer le cours.
Le langage est de loin l'outil le plus utilisé par les humains, non seulement pour communiquer, mais pour penser, pour recueillir et emmagasiner de l'information, pour s'identifier en tant que membre d'une communauté humaine particulière. C'est  fondamentalement le phénomène humain le plus démocratique qui soit. Tous les humains, quels que soient leur niveau d'intelligence, leur position sociale, leur éducation, leur degré de civilisation, acquièrent naturellement, et en très bas âge, une langue qui leur permet de communiquer spontanément avec les membres de leur famille et de leur communauté.
En fait, les humains sont aussi programmés pour parler, pour apprendre une langue, que le sont les oiseaux pour voler ou chanter et il est aussi naturel à l'humain de parler que marcher, manger ou rire. La langue naturelle s'ajuste d'elle-même afin de répondre aux besoins de communication de tous les jours. Malgré sa grande complexité, elle est immédiatement disponible dès qu'on veut transmettre un message alors que notre attention est centrée entièrement sur ce message. Dans l'histoire de l'humanité, personne n'a eu besoin de l'école pour lui apprendre à parler. On peut dire que langue « s'attrape » plus qu'elle ne s'apprend, et ce, par simple exposition à son environnement immédiat.
Cela étant dit, dans les sociétés le moindrement « avancées » et socialement stratifiées, une fois acquise cette habileté de base, l'individu doit passer une bonne partie de sa vie, d'abord à apprendre à lire et écrire, ce qui est loin d'être une habileté aussi naturelle que parler, puis à maîtriser les différents niveaux de langue et le vocabulaire nécessaire à la vie sociale et professionnelle.
Et pourtant, on connaît généralement très peu ou très mal la langue parlée qui est, et de loin, notre outil principal de communication. Ce qu'on connaît de la langue a été appris à l'école, où toute l'attention a été donnée à l'orthographe et à la grammaire de la langue écrite. La langue parlée ordinaire, celle de tous les jours qu'on emploie spontanément avec nos proches, nos amis, a été ignorée des grammairiens et des enseignants, d'abord parce qu'on n'a pas à l'enseigner puisque tous les enfants la maîtrisent déjà en arrivant à l'école, ensuite parce qu'on la considère traditionnellement comme moins correcte, moins belle, moins digne d'étude que la langue écrite ou la langue parlée soignée, celle de l'élite intellectuelle et culturelle.
Et c'est la confusion entre ces deux réalités complémentaires du langage qui est à la source de bien des préjugés entourant les différents usages de notre langue et des jugements qu'on porte à son égard.
L'auteur, Pierre Calvé, est professeur retraité de l'Université d'Ottawa.