Le français est-il vraiment plus difficile que l’anglais? (partie 2)

OPINION / Dans la première partie de l’exposé portant sur la difficulté d’apprentissage du français par rapport à l’anglais, il a surtout été question des facteurs historiques et culturels. Dans cette deuxième partie, il sera plutôt question de facteurs touchant les deux langues elles-mêmes, soit l’écriture, la prononciation et la clarté.

L’écriture, et en particulier l’orthographe, est un des aspects où le français est décidément plus difficile que l’anglais. Il est important toutefois de préciser que ce n’est pas l’écriture, mais bien la parole qui représente la vraie nature d’une langue puisque l’écriture est une pure invention alors que la parole est le produit de l’évolution naturelle du langage depuis la nuit des temps. Tous les humains savent parler, mais tous ne savent pas écrire, et s’ils le savent, c’est suite à un long et ardu apprentissage. Cela étant dit, il est plus facile de faire des fautes d’orthographe en français qu’en anglais, et ce, pour des raisons qui relèvent autant de la structure même des deux langues que des caprices de leurs systèmes orthographiques.

Il n’existe pour les mots anglais que quelques suffixes grammaticaux servant à exprimer, entre autres, le pluriel des noms, le temps des verbes, la comparaison des adjectifs, et toutes ces terminaisons se prononcent. Il y a par exemple le « -s » de « books » le « -ed » de « he walked », le « -ing » de « walking », les « -er » et « -est » de « nicer, nicest », etc. A cela il faut ajouter beaucoup d’exceptions, mais encore là, toutes se prononcent (« -he ran, he made, two children… ») ce qui en facilite évidemment l’écriture.

Pour sa part, le français comporte naturellement beaucoup plus de ces terminaisons grammaticales et de plus, un grand nombre d’entre elles ne se prononcent pas. Et lorsqu’elles se prononcent, elles ne s’écrivent pas toujours de la même façon. Ainsi le suffixe « -é » peut s’écrire « é, ée, és, ées, er, ez, ai » selon sa fonction. De plus ces dernières graphies se prononcent toutes simplement « é », de sorte que pour écrire « j’ai cherché, je vais chercher, je les ai cherchées, vous cherchez, je cherchai… », on ne peut aucunement se fier à la prononciation et il faut apprendre par cœur toutes les règles nécessaires, la plupart d’ailleurs ayant été inventées de toute pièce, telles ces terribles règles d’accord du participe passé, inexistantes en anglais. Bien sûr en anglais, tout comme en français, les lettres ne correspondent pas toujours, tant s’en faut, aux sons qu’elles représentent (« oiseau » qui se prononce » wazo » en français, « beard, dead, heard », dont la combinaison « ea » se prononce différemment dans chaque mot anglais). Mais contrairement aux terminaisons grammaticales, c’est la mémoire photographique, dans ces derniers cas, plutôt que la connaissance de la règle, qui permet assez rapidement d’en mémoriser l’orthographe.

Pour ce qui est de la prononciation, c’est l’anglais qui est objectivement plus difficile que le français — quoique les anglophones n’ont pas plus de difficulté à prononcer leur langue maternelle que les francophones la leur. Ce qui rend l’anglais si difficile à prononcer, c’est en grande partie à cause de l’accentuation des mots et son effet sur la prononciation des voyelles. Prenons par exemple les mots suivants dont chaque langue a l’équivalent : « photo, photographe, photographie, photographiquement ». En français, toutes le syllabes se prononcent clairement et de la même façon peu importe le mot, et dans tous les cas, seule la dernière syllabe porte un accent un peu plus fort que les autres (l’accent tonique). En anglais, non seulement il existe plusieurs accents différents selon le mot, mais ces accents se déplacent d’un mot à l’autre, ce qui fait que selon qu’une voyelle porte un accent plus ou moins fort, elle se prononce différemment. Ainsi, entre les mots anglais « photograph », photography et « photographically », l’accent le plus fort passe de la première à la deuxième à la troisième syllabe, les voyelles « o » et « a » se prononcent clairement ou deviennent le son « e » selon la force des autres accents qui sont eux-mêmes d’intensité inégale.

C’est pourquoi les francophones ont généralement plus de difficulté à apprendre à bien prononcer les mots anglais que le contraire. Cela étant dit, il existe bien d’autres embûches dans les deux langues — les sons différents, l’intonation, l’enchaînement, le rythme... — qui font en sorte qu’apprendre à les parler sans aucun accent à l’âge adulte est une tâche extrêmement difficile.

Pour ce qui est de la clarté, les exemples suivants illustrent éloquemment à quel point le français, dans sa structure même, n’a d’autre choix que d’être plus clair, plus explicite, que l’anglais : « The Canada Post pay dispute inquiry chairman has been named ». « Le président chargé de l’enquête concernant la dispute au sujet des salaires à Postes Canada a été nommé ». Comme on peut le voir, le français rend explicite la relation qui existe entre chacun des six noms de l’énoncé alors que l’anglais se contente de les empiler, laissant au lecteur le soin de comprendre la relation qu’ils ont entre eux. De plus, l’ordre de ces six noms en français est exactement l’inverse de leur ordre en anglais. Ainsi, en français, on commence par identifier le nom principal du groupe, celui dont il est vraiment question, soit « le président ». En anglais on doit attendre la fin de la liste pour en connaître l’identité. Si l’anglais est plus concis, mais en même temps moins « clair » que le français, c’est en bonne partie grâce à cette possibilité d’empiler devant le nom principal une série d’autre noms. Mais c’est aussi ce qui le rend syntaxiquement moins clair que le français.

Sur le plan du message, on peut bien sûr être aussi obscur en français que dans n’importe quelle langue, mais sur le plan de la forme, le mot célèbre de Rivarol selon qui « ce qui n’est pas clair n’est pas français » n’est pas totalement dénué de fondement.

Pierre Calvé,

Professeur de linguistique (retraité),

Université d’Ottawa