Le fiasco de l'amiante

L'histoire de l'amiante est un récit troublant et opportun qui incite à la prudence. La décision du Canada de mettre en place une interdiction complète d'ici 2018 sauvera des vies et préviendra de douloureuses maladies causées par l'exposition à cette matière mortelle.
Cette interdiction représente un pas important en vue d'assurer le respect du droit fondamental qu'ont tous les Canadiens de vivre dans un environnement sain. Elle démontre également que nous avons enfin un gouvernement fédéral qui est prêt à fonder ses décisions sur les données scientifiques.
Soyons clairs : la décision survient des décennies trop tard. Des milliers de Canadiens ont déjà succombé au mésothéliome, à l'amiantose et au cancer du poumon. Des milliers d'autres subiront le même sort au cours des années à venir. L'amiante est de loin la cause de maladies professionnelles qui fait le plus grand nombre de victimes. Son coût annuel au Canada se chiffre par milliards.
De plus, l'amiante est néfaste pour les gens qui habitent près de mines ou d'installations de production d'amiante, et pour les personnes qui sont exposées involontairement à l'amiante à la maison, à l'école ou au travail. À l'échelle mondiale, selon l'Organisation mondiale de la santé, l'exposition à l'amiante provoque 107 000 décès par année.
Les dangers de l'amiante sont connus depuis très, très longtemps. Pline, l'historien romain, affirmait que la manipulation de l'amiante causait des troubles et des maladies respiratoires. Selon le gouvernement britannique, l'inhalation de poussières d'amiante était mortelle pour les travailleurs déjà en 1898. En 1918, la compagnie d'assurance La Prudentielle a déclaré que les compagnies d'assurance-vie aux États-Unis et au Canada n'acceptent généralement pas d'assurer les travailleurs de l'amiante en raison des conditions présumées mauvaises pour la santé dans ce secteur. Les premières poursuites contre les fabricants d'amiante ont été intentées en 1929.
Plus tard au XXe siècle, les profits des compagnies d'amiante ont augmenté en même temps que se multipliait le nombre d'études médicales faisant état des conséquences catastrophiques pour la santé de l'exposition à l'amiante. L'industrie a riposté en lançant une campagne de déformation, de manipulation et de falsification des données scientifiques qui a duré pendant des décennies. Les études financées par l'industrie qui établissaient un lien entre l'exposition à l'amiante et le cancer étaient enterrées. Les chercheurs subissaient des pressions pour modifier leurs résultats, reformuler leurs conclusions ou éviter de discuter d'amiante en public.
Des milliers de poursuites déposées aux États-Unis ont finalement obligé les compagnies d'amiante à verser plus de 100 milliards $ en dommages-intérêts à des victimes et à leurs familles. Par conséquent, la plupart des grands fabricants américains d'amiante ont fait faillite.
Alors que le Japon, l'Australie et les 28 membres de l'Union européenne interdisaient l'amiante, le Canada en était le principal promoteur à l'échelle mondiale. Le fédéral a investi dans l'Institut de l'amiante et son successeur, l'Institut du chrysotile, des dizaines de millions qui ont soutenu leurs campagnes de relations publiques.
Le fiasco de l'amiante a déjà coûté très cher au Canada. Nous devons maintenant tirer les leçons de ce sombre chapitre de notre histoire et les appliquer à d'autres substances toxiques. L'amiante nous montre que les Canadiens méritent des normes de niveau mondial pour protéger la santé humaine et les écosystèmes.
L'auteur, Will Amos, est juriste en environnement et député fédéral du Pontiac
Co-rédigé avec David R. Boyd, juriste en environnement et professeur auxiliaire à l'Université Simon Fraser