Le drapeau franco-ontarien

Le drapeau franco-ontarien, symbole d’une communauté en devenir

OPINION / Le jour de la manifestation des Franco-Ontariens du 1er décembre, mon père s’est joint à plus de 14 000 francophones et francophiles rassemblés à travers la province et au Canada pour manifester contre des compressions budgétaires qui allaient abolir le Commissariat aux services en français et mettre fin au rêve d’une université franco-ontarienne.

Comme plusieurs autour de lui, Papa brandissait son drapeau franco-ontarien. Le drapeau qu’il hissait et agitait haut était l’un des drapeaux franco-ontariens originaux fabriqués en 1975. Un drapeau qu’il avait aidé à créer dans la foulée d’une décennie de bouleversements politiques, artistiques et éducatifs en Ontario français.

Dans les années 1970, l’Ontario français livrait et gagnait d’importantes batailles pour ses droits linguistiques fondamentaux. Partout dans la province, les jeunes souhaitaient prendre leur place et de définir ce que c’était que d’être Franco-Ontarien.

Nés des racines ontarienne, québécoise et abénaquise, les fondateurs du drapeau franco-ontarien étaient une jeune bande d’amis engagés qui rêvaient de créer un front politique franco-ontarien et qui écrivaient, pour s’amuser, des hymnes patriotiques.

Sous la direction du Dr Gaétan Gervais, alors jeune professeur d’histoire, le comité du drapeau était composé d’étudiants et d’employés de l’Université Laurentienne, notamment Donald Obonsawin, Normand Rainville, Omer Lavoie, Michel Dupuis, et mon père, Yves Tassé.

Au début de 1975, le groupe se réunissait souvent, typiquement pendant le café du matin au Grand salon de l’Université Laurentienne afin de discuter symboles de ralliement et d’identité culturelle.

Le groupe rechercha et ébaucha des croquis pour un drapeau, réalisant ainsi le premier prototype du drapeau après s’être procuré un tissu fin dans un commerce situé entre une boutique d’articles religieux et un hôtel miteux au centre-ville de Sudbury. Jacline England, adjointe administrative à l’Université Laurentienne, fut rapidement mobilisée et assembla à la main le tout premier drapeau franco-ontarien.

Les couleurs du drapeau évoquent les paysages franco-ontariens dans lesquels nous nous sommes enracinés depuis les derniers 400 ans. Vert, pour les feuilles luxuriantes des forêts d’été. Blanc, pour les étendues enneigées de nos hivers interminables.

Mais comme mon père me racontait récemment, il ne suffisait pas de créer un drapeau. La communauté, qui avait déjà rejeté d’autres drapeaux provinciaux, devait maintenant se rallier à la cause de ce nouveau drapeau.

Un accord fut conclu entre les fondateurs – ils ne révéleraient pas leurs noms, leurs affiliations politiques, religieuses ou culturelles au public pour les décennies suivantes, tout en espérant que la communauté adopte le drapeau orphelin comme le sien.

Avec humilité, passion et vigueur, les fondateurs prirent le bâton du pèlerin et en firent la promotion à divers sommets et manifestations franco-ontariens. Leurs tactiques politiques reflétaient parfois leur esprit jeune et rebelle, comme la levée guérilla du drapeau tôt un matin sur le campus de l’Université Laurentienne. Aux côtés d’autres instigateurs, mon père a aidé à descendre le drapeau ontarien et à hisser le drapeau franco-ontarien à sa place. Peu après, l’Université Laurentienne a verrouillé ses mâts de drapeau.

Ainsi, au fil des décennies, le drapeau devient un point de ralliement pour la communauté. Il a été célébré dans les salles de classe primaires et secondaires dans le cadre d’un curriculum culturel Franco-Ontarien, a été a l’avant plan lors de la crise de SOS Montfort à Ottawa, et après de tumultueuses batailles pour sa reconnaissance, notamment à Sudbury, élevé fièrement au-dessus des édifices publics à travers la province.

Il est prophétique que les fondateurs du drapeau franco-ontarien soient issus de communautés enracinées en Ontario, au Québec et en territoires traditionnels autochtones, reflétant la façon dont notre communauté s’est développée et a prospéré après des vagues de nouveaux Franco-Ontariens ayant des racines en Afrique, au Moyen-Orient, et ailleurs.

On ne nait pas Franco-Ontarien, écrit le sociologue Roger Bernard. On le devient.

Cette dualité identitaire, représentée par deux fleurs, fait partie de notre héritage, de ce que nous apportons à la francophonie canadienne: une communauté dont les récits d’origine sont enracinés ici, et ailleurs.

L'auteure du texte est Isabelle Bourgeault-Tassé, Franco-Ontarienne originaire de Sudbury, dans le nord de l’Ontario. L’auteure habite aujourd’hui à Toronto.