Raymond théberge, commissaire aux langues officielles

Le discours de la division linguistique

OPINION / Pour une nième fois, la langue s’est odieusement ingérée dans les élections provinciales au Nouveau-Brunswick. La véritable question n’est pas de savoir si les Néo-Brunwickois sont retranchés dans deux camps linguistiques diamétralement opposés, mais plutôt dans quelle mesure les politiques et discours sur la langue respectent la minorité acadienne tout en traçant des voies d’avenir communes.

Les véritables intentions des unilingues anglophones, nouvellement élus, ne sont pas pleinement connues pour l’instant, mais certains discours électoraux étaient carrément incendiaires, du moins pour les francophones. La controverse entourant l’organisation d’un débat des chefs en français, qui n’aurait eu lieu n’eût été l’intervention d’organismes acadiens, ne fait que confirmer l’aliénation grandissante des francophones.

La façon dont le gouvernement minoritaire, libéral ou même conservateur, va traiter la question linguistique dans un avenir rapproché reste nébuleuse. Il y a des leçons et des principes fondamentaux dont il faut tenir compte.

Le refrain de l’anti-bilinguisme est bien connu: c’est injuste pour les anglophones, la dualité linguistique coûte trop cher, les politiques en langues officielles sont un échec idéologique, etc. Cependant, les politiques publiques en matière linguistique au Canada ne peuvent pas être bien comprises en adoptant un point de vue personnel ou cantonné à une seule langue. Comme le veut l’adage, il y a deux côtés à chaque médaille.

La langue est intrinsèquement liée à la dignité de l’être humain. Sans langage, nous ne serions pas capables de communiquer ou d’avoir des relations sociales.

Les Acadiens et les francophones sont fiers de leur langue et culture. Ils ont un droit constitutionnel à l’éducation dans leur langue et de recevoir des services en français du gouvernement fédéral ou provincial. La langue française et le parler acadien ne sont pas que de simples façons de communiquer: ils expriment leur identité profonde. Leur estime de soi est intimement liée au langage coloré qu’ils emploient pour s’exprimer. Bien sûr, plusieurs apprennent l’anglais pour discuter socialement et même politiquement avec leurs concitoyens.

Les critiques faites envers la langue française, la dualité linguistique ou les droits constitutionnels ne font pas seulement que blesser les francophones; il s’agit d’une atteinte à leur dignité, voire leur existence. Si le français devient une langue proscrite ou mise de côté, que va-t-il devenir des Acadiens?

Les unilingues anglophones purs et durs ou bien les défenseurs des «droits des anglos» interprètent le bilinguisme officiel comme une injustice à corriger. Les politiques linguistiques dérangent, notamment du point de vue des personnes déjà privilégiées ou qui se perçoivent comme étant au-dessus de la mêlée. Bien que les politiques linguistiques exigent certains accommodements, il est tendancieux de prétendre que celles-ci se développent aux dépens des anglophones.

Les politiques linguistiques n’ont de sens que lorsque l’on tient véritablement compte de la minorité et de ses préoccupations. Ce qui est vu par la majorité comme étant raisonnable n’est souvent pas perçu par la minorité de la même façon. Les politiques linguistiques sont aussi une quête du juste équilibre entre le groupe minoritaire et majoritaire. Les politiques d’une juridiction ne sont pas forcément appropriées pour l’autre en raison de l’histoire, la taille de la minorité, la réceptivité de la majorité, etc.

Le fait de reconnaître la précarité de la langue française au Nouveau-Brunswick et au Canada devrait aboutir à des politiques respectueuses de cette culture qui garantissent des droits fondamentaux. Cela ne veut pas dire que la question linguistique ne puisse pas faire l’objet de débat ou de discours politiques. Cependant, le débat n’existe pas dès que l’on nie d’emblée à son interlocuteur son existence ou sa langue.

Le peu d’anglophones du Nouveau-Brunswick qui défendent des politiques unilingues ou qui bafouent les acquis francophones font tout de même fausse route. De plus, ils s’adonnent à un jeu dangereux qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la politique néo-brunswickoise pour des années à venir: l’érosion du tissu social et de la solidarité politique.

Si les francophones du Nouveau-Brunswick, qui forment une bonne partie de l’électorat, perdent confiance envers les institutions publiques, l’âme de la démocratie est atteinte. Si les francophones se retranchent dans d’autres sphères ou commencent à revendiquer les mêmes politiques sectaires que certains de leurs concitoyens, le gouvernement provincial en sortira paralysé.

Les contestations étudiantes de la fin des années 1960 à l’Université de Moncton, la montée du Parti acadien et la révolutionnaire Convention d’orientation nationale des Acadiens de 1979 furent justement interprétées par le gouvernement Hatfield comme une perte de confiance des francophones envers le pouvoir existant. La réponse fut l’adoption par l’Assemblée législative en 1981 de la Loi 88, qui est allée encore plus loin que les politiques linguistiques égalitaristes d’abord adoptées par Louis J. Robichaud. Cette dualité linguistique, qui reconnaît l’égalité des deux communautés linguistiques au Nouveau-Brunswick, fut aussi enchâssée dans la constitution canadienne suite aux demandes de Frank McKenna et nombre de leaders acadiens.

Le débat actuel semble atteint de cécité ou sombre dans le déni des raisons fondamentales qui ont motivé les politiciens du passé à traiter la question linguistique à la lumière des droits fondamentaux et de la dignité humaine. Le projet de comptabiliser les soi-disant coûts supplémentaires de la dualité ou la façon d’organiser le service bilingue sont accessoires à la vraie question. Est-ce que les francophones sont des citoyens à part entière de la communauté politique et sont-ils reconnus comme tels? Ce respect de base des francophones était absent dans certains recoins de la province durant la campagne électorale qui s’est terminée le 24 septembre.

Ceux qui cherchent à nourrir le ressentiment linguistique ou qui moussent la prétendue injustice linguistique anglophone au Nouveau-Brunswick doivent se poser la question s’ils veulent vraiment gagner ce combat. Les conséquences d’entériner des politiques unilingues pourraient leur coûter bien plus cher qu’ils ne pensaient d’entrée de jeu.

Le climat actuel et le débat houleux entourant la langue semblent avoir fouetté différentes parties de la province différemment. Dans un monde idéal, la raison l’emporterait sur les esprits échaudés. Il y a bien des citoyens préoccupés qui abordent la question linguistique avec l’esprit ouvert. Les Acadiens forment un peuple chaleureux et accueillant qui veut être reconnu comme tel. Bien des anglophones savent à quel point il est difficile d’apprendre une deuxième langue et respectent leurs concitoyens.

La voie d’avenir passe par la solidarité entre tous les Néo-Brunswickois qui ne demandent rien de mieux que la prospérité et l’équité pour chacun de leurs concitoyens.

Ricky G. Richard, Québec

rickygrichardblog.wordpress.com