Le déclassement des profs au collégial

Au-delà du boycott, entre autres, de l'activité des portes ouvertes au Cégep de l'Outaouais, le déclassement en cours des professeurs de cégep par le Conseil du Trésor comporte des enjeux plus lourds et plus profonds qu'il n'y paraît, par-delà l'incohérence et les éventuelles conséquences salariales odieuses qu'il implique.
L'enseignement collégial est la seule catégorie d'emploi à s'être vue proprement « déclassée » dans le cadre de l'exercice de relativité salariale qui évalue tous les emplois dans la fonction publique et parapublique québécoise.
Le litige entre la partie syndicale et le Conseil du Trésor entourant cette évaluation (qualifications, responsabilités, effort, conditions d'exercice) doit être replacé dans un contexte élargi que la grève étudiante de 2012 a permis de mettre au jour. C'est celui d'une société qui passe dans le tordeur néolibéral ses institutions d'enseignement et qui vise à « faire l'économie du savoir » au triple sens où cette expression peut être entendue : vider la connaissance de sa valeur intrinsèque (non marchande), enrôler le savoir dans le va-tout économique en transformant les professeurs en pourvoyeurs de service à la clientèle, et faire au passage des économies.
Sous la forme d'un exercice gestionnaire apparemment neutre et sous le couvert d'une relativité « équitable », cette économie du savoir trouve ici un lieu d'accomplissement exemplaire.
L'évaluation du Conseil du Trésor oeuvre ni plus ni moins au reprofilage des professeurs de cégep en simples techniciens de l'enseignement. En isolant divers éléments du travail, le Conseil du Trésor ne reconnaît précisément plus ce qui donne sens à l'ensemble, le travail en collégialité qui fonde la vie des départements et des programmes.
Autrement dit, ouvre-t-on la porte à ce qu'une partie de la tâche des professeurs soit dévolue à des gestionnaires ? Une telle logique est déjà à l'oeuvre à travers les mécanismes d'« assurance qualité » qui évaluent l'enseignement, les programmes et les établissements en substituant des critères essentiellement gestionnaires, clientélistes aux exigences académiques et pédagogiques.
Dévaloriser les profs
Comment comprendre, par ailleurs, la volonté de ne plus considérer les diplômes de deuxième et troisième cycles des professeur(e)s de cégep ? 
Ou plutôt, comment la comprendre autrement que comme une dévalorisation de l'éducation, c'est-à-dire de l'éducation en général, aussi bien au niveau collégial qu'au niveau universitaire.
L'existence des cégeps comme communautés vivantes est toujours fragile, et nous ne pouvons pas ne pas voir dans cette menace de déclassement une attaque à l'intégrité de la fonction des professeurs là même où elle fonde une vie collective qui s'oppose à la logique gestionnaire du pouvoir ; là où elle ouvre des portes sur un monde à connaître, à interroger, à transformer, et non seulement à reproduire.
Frédérique Bernier, professeure, Cégep de Saint-Laurent
Suzanne Beth, chargée de cours, Université de Montréal
Gilles Parent, professeur, Cégep de l'Outaouais