Le CJEO a fait état des effets clairement négatifs de la politique d’abolition du financement annuel de base récurrent pour le transformer en politique d’achat de services par Emploi-Québec auprès des Carrefours.

Le cri du cœur du Carrefour jeunesse emploi

Le Carrefour jeunesse emploi de l’Outaouais (CJEO) convoquait, le 21 août dernier, une conférence de presse où l’ont fait état des effets clairement négatifs de la politique d’abolition, à partir de 2015, du financement annuel de base récurrent pour le transformer en politique d’achat de services par Emploi-Québec auprès des Carrefours.

Chiffres et illustrations à l’appui, la direction du CJEO a démontré que, depuis lors, près d’un millier de jeunes par année n’avaient pas eu accès à ses services comparativement aux années précédentes, que le temps voué à l’administration avec ce nouveau mode de financement avait augmenté de 10% entraînant une diminution d’égale proportion à l’intervention, une perte de cinq services et le non-financement de deux événements publics majeurs, etc. En raison de cet état de fait, le Carrefour « demande de reprendre la gestion de son financement de base transféré depuis 2015 à Emploi-Québec. Il veut ainsi retrouver sa capacité d’intervention légendaire, sa couleur locale et sa pleine efficacité. »

Cette organisation, qui a été la première à avoir été mise sur pied dans le but de favoriser l’insertion en emploi des jeunes, a servi de modèle d’expansion à l’ensemble des régions du Québec, devenant ainsi emblématique non seulement dans le secteur de l’insertion professionnelle, mais dans l’ensemble de l’intervention collective de type communautaire et du développement territorial.

Comment interpréter ce changement de politique du gouvernement du Québec? De fait, l’expérience des CJE n’est pas unique dans le réseau des organisations communautaire de services à la population et des dispositifs de développement territorial. Rappelons-nous l’abolition des Conférences régionales des élus (CRÉ). Or, celles-ci avaient remplacé les Conseils régionaux de développement (CRD) en vue d’y introduire une nette majorité d’élus afin de leur assurer une présence d’au moins les deux tiers par rapport à la représentation de la société civile, cela dès le début du premier gouvernement Charest. Il en a été de même des Centre locaux de développement (CLD), un dispositif qui calquait les Corporations de développement économique communautaire (CDEC), une initiative tout à fait communautaire de la base. Ainsi, le processus de mise en minorité, sinon de mise à l’écart, des organisations de la société civile dans les processus de développement des services à la population et du développement territorial s’est accentuée sous les gouvernements Charest et s’est accélérée sous le gouvernement Couillard.

Que signifie cette tendance? Rappelons-nous l’attitude que le gouvernement Couillard a manifesté à l’égard des Centres de la petite enfance (CPE) dès le début de son mandat. On remettait en cause leur gestion et on cherchait même à en discréditer certains qui avaient accumulé des réserves financières, ce qui relève pourtant d’une saine gestion étant donné que ces organisations doivent prévoir l’entretien de bâtiments par exemple. Or, comme on sait, les CPE représentent un modèle phare des rapports entre l’État, la population et des entreprises de type communautaire ou d’économie sociale dans le cas. Il s’agit en effet d’un cadre participatif de la population au développement et à la gestion de services à la population, le financement provenant majoritairement de l’État et minoritairement des parents utilisateurs alors que leur administration implique parents et salariés tout en devant respecter une orientation générale de services de garde sécuritaires assortis d’un volet important d’éducation.

Or, ce cadre est typique du modèle québécois de développement qui repose sur des ententes entre les acteurs sociaux, c’est-à-dire l’État, la population (les parents dans le cas) et les salariés. Ces formes de rapports viennent très souvent corroborer et stabiliser des innovations sociales des milieux, comme c’est le cas des CJE, alors qu’ils mettent de l’avant des façons de faire que les institutions publiques et les entreprises privées n’arrivent pas ou ne veulent appliquer. Ainsi, les gouvernements Charest et Couillard ont nettement démontré qu’ils se méfiaient de cette façon de faire et ne faisaient pas confiance aux initiatives de la société civile et à la capacité de ces organisations de bien utiliser les fonds publics. Ils ont eu plutôt tendance à faire confiance soit aux entreprises privées, soit au contrôle centralisé à un haut niveau par les pouvoirs publics comme nous l’avons expérimenté ces dernières années dans le secteur de la santé.

Voilà ce qui explique en grande partie la déconvenue qu’ont vécue, comme d’autres organisations collectives de services à la population, les Carrefours jeunesse emploi qui n’ont pas eu le choix d’appliquer le « cadre administratif d’Emploi-Québec ». Il s’agit d’une forme de sous-traitance que cherchent à éviter de toutes leurs forces les organisations communautaires à moins d’y être contraints comme le souligne le CJEO. Mais d’autres partis politiques, en arrivant au pouvoir, pourraient aussi poursuivre cette politique, alors que ce modèle de négociations sociales caractérise la société québécoise et fait partie de son identité.

Jacques L. Boucher, professeur retraité et associé à l'Université du Québec en Outaouais