«Qu’on le veuille ou non, le travail comme représentant du Canada à l’extérieur, le boulot d’un diplomate, requiert un certain nombre de habilités et d’expertise», croit l'auteur de cette lettre, Bruce Mabley.

Le Concours du Service extérieur canadien 2019

OPINION / Il fut un temps quand chaque finissant universitaire aux sciences humaines ou sociales ou dans les arts scrutait l’annonce annuelle du concours du Gouvernement du Canada menant aux postes en diplomatie canadienne. L’aventure internationale n’est pas étrangère aux motivations multiples des jeunes Canadiens, qui cherchent à apprendre de nouvelles cultures et langues et à mettre en œuvre leurs études post-secondaires dans le service du pays. Et ce, indépendamment des conditions économiques, car les jeunes diplômés se laissent attirer par le service au pays à l’étranger dans nos ambassades et consulats.

Cependant, ce beau rêve s’est estompé peu à peu. D’abord, la fréquence des concours ralentissait. Depuis l’an 2000, on a sauté souvent des années supposément en raison des coupures dues à l’austérité de l’État. Le rêve était donc sacrifié à l’autel de la guerre contre le déficit. Ce fut la raison de la fréquence erratique de la tenue du concours, paraît-il, pendant une grande partie de la première décennie de l’an 2000. 

Ensuite les critères d’admission aux concours changeaient. De plus en plus, la spécificité, le niveau et la nature des études post-secondaires des candidats ne définissait plus l’admission au concours. Par ailleurs, il y avait un effort soutenu de la Commission de la fonction publique visant à supprimer ce qu’il y avait d’innovateur et spécifique au concours du Service extérieur lequel était différent de celui des autres ministères. Ce nivellement par le bas a eu pour effet d’invalider toute appréciation particulière pour les études post-secondaires. Quelqu’un ayant fait une maîtrise en biologie des plantes avait autant de chances d’être retenu que ceux et celles ayant suivi des études internationales. Par exemple, le droit international ou les relations internationales ou même la science politique ne recevait plus aucune considération particulière aux yeux du jury dans le choix des candidats.

Pire encore, la fonction publique a remanié les examens afin de les rendre identiques à tous les autres postes offerts dans la fonction publique du Canada. Ceci avait pour effet de dévaloriser toute forme d’étude ou même expérience de vie qu’un candidat pourrait faire valoir afin d’obtenir un poste. Au lieu de poser des questions sur la culture et l’histoire du Canada, on préférait poser des questions de la petite psychologie, telles que l’on trouve dans la vie quotidienne des employés d’un bureau gouvernemental du service intérieur. Il n’y avait pas la moindre considération pour mesurer des talents ou habiletés requis pour le travail à l’extérieur du pays où les conditions peuvent être très différentes d’ici – culture, langue, conduite locale des affaires, régime politique, mœurs, famille. 

Il ne faut surtout pas exiger de candidats des connaissances du Canada, car cela mettrait des nouveaux venus à l’épreuve. Le concept de l’égalité des chances serait éliminé, dit-on. Par contre, les jeunes néo-canadiens étant obligatoirement des Canadiens selon le concours, dans bien des cas, possèdent plus de connaissances du Canada que même des candidats canadiens de vielle souche. Il est faux d’en présumer autrement. On n’aurait pas tort de souligner l’attitude nombriliste remplie de préjugés au sujet de l’égalité des chances, attitude qui caractérise les hauts fonctionnaires de la fonction publique. 

À cela, s’ajoute la politique partisane dont le Service extérieur a été victime depuis une décennie au moins. Entre 2010 et 2015, le régime du Parti conservateur de Stephen Harper a cherché à réduire l’influence des Affaires globales et du Service extérieur dont la plupart des effectifs étaient soupçonnés d’être des amis de l’opposition Parti libéral. Le scandale des détenus afghans exposé par un diplomate en poste et la grève des agents du Service extérieur illustrent cette méfiance structurelle entre le pouvoir et ses propres diplomates. L’élection du PLC en octobre 2015 a permis d’accélérer le processus visant à assujettir le recrutement du Service extérieur à la petite politique du multiculturalisme dont la prétention égalitaire constitue sa plus grande imposture. Or, la tenue du concours 2019, a-t-elle un lien quelconque avec la campagne électorale en cours? S’agit-il d’une tentative du PLC, qui cherche à maximiser leur influence auprès des jeunes diplômé(e)s compte tenu de leur fiche de route dérisoire en matière de l’aide aux jeunes depuis 2015?

Qu’on le veuille ou non, le travail comme représentant du Canada à l’extérieur, le boulot d’un diplomate, requiert un certain nombre d'habilités et d’expertise. Nos universités peuvent enseigner bien des leçons importantes et utiles dans le cadre des programmes académiques hautement cotées à travers la planète. Pourquoi donc chercher à niveler le recrutement par le bas en faisant fi des ‘valeurs de l’intelligence’ dont parlait Albert Camus? Ces programmes triés sur le volet représentent le travail d’un demi-siècle des chercheurs et furent crées avec nos taxes. En ce moment, ces programmes académiques qui autrefois alimentaient les rangs des agents du Service extérieur se trouvent maintenant exclues de toute influence dans le présent concours en raison des examens uniformisés. Il en résulte un gaspillage social ayant un impact nocif sur les études post-secondaires, déception de part et d’autre chez les jeunes et les universitaires et, ultimement, un déclin inéluctable dans la qualité de nos diplomates au Canada et outre-mer.

Les hauts fonctionnaires du Canada, en ayant supprimé la spécificité du concours au Service extérieur, ont démontré un manque total de compréhension du travail à l’extérieur du pays. Demandez à n’importe quel chef d’une entreprise œuvrant à l’étranger et il vous dirait de l’importance de bien choisir et former ses employés pour le travail outre-mer. 

Soucieux de ravaler les diplomates de carrière et leur Ministère au rang des tous les autres, ces mandarins de la fonction publique ne font que confirmer leur manque de probité en se dissimulant derrière un mur d’intolérance et d’un faux égalitarisme, lesquels sont masqués par une idéologie multi-culturaliste. Chemin faisant, en détruisant le beau rêve de notre jeunesse, ils nous infligent un système de recrutement uniforme y compris des quotas insensés, qui ne servira pas à la promotion des intérêts du Canada à l’étranger. 

Depuis les 10 dernières années, le Canada connaît bien des difficultés à gérer sa politique étrangère – l’échec de la renégociation de l’ALENA avec pertes économiques, la débâcle actuelle avec la Chine, stagnation de notre politique au Moyen-Orient, l’incapacité à obtenir un siège au Conseil de Sécurité des Nations unis, la promotion des droits de la personne en Arabie saoudite et ailleurs, les pertes de marchés agricoles à travers le monde. 

Bien entendu, la gloire des années Gotlieb, Burney, Dupuy, Bild et Balloch appartiennent au passé. Depuis lors, le Ministère des Affaires globales a connu des déboires tels - coupures sauvages, transfuges du personnel n’ayant aucune idée comment travailler et gérer en diplomatie, perte de prestige à la table du Cabinet, suppression de toute notion que le Ministère puisse s’acquitter de son rôle en tant qu’agence centrale et finalement la destruction du fleuron du processus de recrutement.

Force est de croire que la présente situation désastreuse du Canada dans le monde est le reflet d’un système de recrutement de broche à foins, dont la philosophie tient à l’inflexibilité et à la prétention égalitaire absolue et dépourvue de contexte. Ce sont précisément les caractéristiques qu’il faut éviter à tout prix en diplomatie. 

Pour que le Canada retrouve sa place honorable et puissant dans les affaires mondiales en tant que pays du G-7, nous devons commencer par apporter des correctifs au fonctionnement de notre Service extérieur.

Un système de recrutement nombriliste, fondé sur l’objectif d’imprimer les valeurs et la volonté du Canada à l’échelle planétaire, ne réussira jamais à promouvoir nos intérêts dans le monde. La raison est très simple car nous ne sommes pas seuls.

L'auteur est Bruce Mabley, Phd., directeur et chercheur principal au Groupe Mackenzie-Papineau.