« Le monde artistique québécois et canadien doit reconnaître que la race et les constructions raciales sont des réalités sociales », indique le professeur Yao Assogba, en faisant référence à la controverse autour de SLÀV.

L’autre regard sur SLÀV

La controverse autour de SLÀV aura été le débat de société le plus marquant de l’été 2018. L’enjeu demeure la représentativité des peuples historiquement opprimés (l’esclavage des Noirs) dans les pièces de théâtre portant sur certains aspects de leurs souffrances. Dans le pluralisme culturel actuel de nos sociétés, la demande de visibilité et représentativité des artistes issus des communautés culturelles dans le monde des arts est irréversible. Elle ira en grandissant. Le débat sur SLÀV restera donc inachevé s’il ne débouche pas sur des solutions appropriées.

Dans le débat sur l’annulation de « l’odysée théâtrale à travers les chants d’esclaves » de Betty Bonifassi et de Robert Lepage, la plupart des auteurs s’accordent pour dire qu’il s’agit d’une « censure », une remise en cause de la liberté d’expression des artistes. Ce serait les conséquences de l’utilisation, par Collectif SLÀV Résistance d’artistes Noirs, du concept « flou » d’« appropriation culturelle ».

Mais à partir de cette affirmation, les interventions n’ont été que du sophisme de l’« appropriation culturelle » et du nihilisme de l’existence socio-historique des races, de la singularité de la barbarie de l’esclavage des Noirs. La « patate » d’Amérique introduite dans le repas de Louis XIV ou le partage entre Haïtiens et Québécois du « riz djon djon », de la tourtière et de la tarte au bleuet seraient de l’ « appropriation culturelle ». Il n’y aurait pas eu de « Demoiselles d’Avignon» si Pablo Picasso n’avait pas emprunté à l’esthétique des « primitifs africains » (sic expression utilisée par d’aucuns).

Tous ces exemples ne sont pas de l’« appropriation culturelle », puisque ce concept sous-tend les termes de domination, d’exploitation, d’oppression d’un peuple par un autre. Partager des repas d’origines ethniques différentes n’est pas une exploitation de l’un par l’autre, mais des échanges de bons procédés, de convivialité. En s’inspirant de ce qu’on appelle « Arts nègres » pour ses œuvres, Pablo Picasso n’a fait que reconnaître et rendre hommage au génie esthétique des Africains « primitifs ». Les peintures de Picasso résultent du métissage harmonieux des cultures négro-africaine et la latine. Dans tous ces cas, il s’agit de ce Senghor appelle le « dialogue des cultures ».

Le nihilisme. Certains participants au débat vont jusqu’à dire que « le tragique n’a pas de race », que les « faits historiques ne sont la propriété exclusive d’aucune communauté ». Au de la censure, causée par la « tyrannie de minorités intolérantes », on en vient à banaliser et à comparer, aux autres types d’esclavage ayant existé dans l’histoire, la barbarie de la traite « atlantique » des Noirs dont les effets se font encore sentir à travers la profonde empreinte laissée chez les communautés noires des deux Amériques, par l’imaginaire de siècles d’esclavage.

Mais la réalité historique et sociologique demeure qu’il existe une condition de Noir. 

« La Négritude, écrit Aimé Césaire, n’est pas essentiellement de l’ordre biologique : ce que les Noirs ont en commun, c’est le fait qu’ils se rattachent d’une manière ou d’une autre à des groupes humains qui ont subi les pires violences de l’histoire, des groupes qui ont souffert et souvent souffrent encore d’être marginalisé et opprimés ». Dans ce cas, on peut comprendre que des artistes Noirs, pour la plupart originaires des deux Amériques, réclament une présence relativement significative dans la mise en scène de SLÀV.

La débat ne sera bien terminé qu’à certaines conditions. Le monde artistique québécois et canadien doit reconnaître que la race et les constructions raciales sont des réalités sociales. La mise en scène des pans douloureux de l’histoire des peuples doit en tenir compte en terme de représentativité des acteurs. Un dialogue constant doit se faire entre les artistes de diverses communautés ethnoculturelles. À l’instar des politiques de l’éthique de la recherche avec des êtres humains (un domaine de créativité aussi), on pourrait élaborer des politiques de l’éthique de la créativité artistique pour baliser également la liberté de l’artiste. Tout cela pourrait émaner des États généraux du monde de arts et de la culture.

L'auteur est Yao Assogba, professeur émérite à l'Université du Québec en Outaouais.