Rahaf Mohammed al-Qunun

L’affaire al-Qunun

OPINION / Juste au moment où on aurait pu penser que les autorités canadiennes avaient épuisé la boîte à surprises de la politique étrangère, le weekend dernier, une réfugiée saoudienne est arrivée en grande pompe chez nous. S’agit-il d’une autre gaffe dans l’histoire triste de nos relations bilatérales avec l’Arabie saoudite ou le reflet d’un coup de force politique du gouvernement du jour?

Bien entendu, nous sommes heureux pour Rahaf al-Qunun, qui a réussi à fuir une situation de mauvais traitement où ses libertés essentielles étaient brimées par le royaume saoudien. En dépit de quelques efforts de réforme visant à améliorer la vie quotidienne des femmes, il n’en reste pas moins que la situation de celles-ci en Arabie saoudite laisse beaucoup à désirer.

D’un autre côté, le narratif du gouvernement canadien cherchant à démontrer le Canada comme étant un pays d’asile hors pair aux mal fortunés et sans droits, soulève bien des questions. Pourquoi, alors que la Saoudienne aurait été prise en charge par les Australiens et ayant fait la demande de statut de réfugié, le Canada l’accepte sur le champ en ignorant son propre protocole de demande d’asile? Sans doute, la situation exigeait une réponse rapide mais les Australiens avaient déjà l’affaire en mains.

Quoi qu’il en soit, Rahaf al-Qunun est arrivée au pays le 11 janvier dernier portant un chandail marqué «Canada» lors d’un événement médiatique organisé par les autorités canadiennes à l’aéroport Pearson de Toronto. À l’arrivée, ce fut nul autre que Chrystia Freeland, ministre des Affaires mondiales, qui s’est présentée pour mousser l’événement.

Pour obtenir l’asile, le critère principal au nom duquel la demande d’asile fut acceptée se résume à une renonciation de l’Islam. Au Royaume, une telle affirmation est considérée comme un crime, celui de l’apostasie, dont le verdict est connu d’avance – la peine de mort. Ainsi il n’était pas question en droit international migratoire de la refouler de la Thaïlande où elle s’était séquestrée depuis déjà une semaine.

Heureusement, pour le premier ministre Justin Trudeau et ses amis, l’arrivée de la jeune Saoudienne coïncide avec une remontée d’activité électorale en vue des élections en 2019. Le narratif libéral mis à part, il ne fait pas de doute que l’affaire al-Qunun arrive au bon moment. Fin février, il y aura une élection partielle en Colombie-Britannique où le chef du NPD, Jagmeet Singh, espère obtenir un siège à la Chambre des communes. En 2015, le Parti libéral avait littéralement volé le vote NPD ou centre gauche avec des promesses extravagantes telles la réforme du processus électoral, aide aux jeunes et pour mettre fin à l’imbroglio des Premières Nations laissé par des gouvernements précédents. En l’absence d’un progrès visible sur aucun de ces dossiers, le coup al-Qanun peut prendre tout son sens politique.

Bien sûr, l’affaire al-Qunun ne mettra pas fin au malaise profond qui guette nos relations bilatérales avec l’Arabie saoudite et il se peut que l’Ontario perde un contrat lucratif de plusieurs milliards de dollars comme résultat.

Par ailleurs, on est en droit de se demander quel nouveau coup auquel songe l’équipe Trudeau pour tenter de dénouer l’impasse avec la Chine au lendemain de l’exécution d’un ordre d’extradition nébuleux d’un juge américain au sujet de Huawei. À vrai dire, il est difficile de croire que ces gestes sont faits au nom de l’humanité et des valeurs canadiennes basées sur la règle de droit. Le lien entre valeurs et pragmatisme politique est frappant lorsqu’on évalue la série de mesures douteuses des libéraux. Entretemps, les relations bilatérales s’enveniment et le pays ne bénéficie d’aucune valeur ajoutée — les tarifs américains sont toujours en vigueur malgré la demande d’extradition — suite aux mesures désinvoltes des autorités canadiennes. Ni la Chine, ni les États-Unis, pris tous deux dans un bras de fer commercial, ne semble prêt à sortir le Canada de l’ornière dans laquelle on s’est précipité. L’affaire al-Qunun n’est guère plus prometteur.

Ce n’est pas la première fois que des considérations de politique intérieure prennent le dessus dans la conduite de nos relations extérieures.

L’année dernière, le voyage de Justin Trudeau en Inde illustrait un type de narratif multiculturel à outrance sur la scène internationale. Les libéraux étaient forcés de constater que ce type de discours ne marche ni à l’étranger, ni chez nous. Encore en 2018, lors d’un long congé estival, le ministère de Chrystia Freeland décide d’envoyer un tweet fort provocateur des droits de la personne en Arabie saoudite. Soudainement, encore une autre gaffe fait en sorte que le Canada ne peut plus compter sur un pays allié dans le Golfe et risque de perdre un contrat de véhicules blindés en Ontario. L’affaire Huawei aurait dû être une leçon pour nos mandarins. La perception est que le Canada fait le sale boulot des États-Unis au risque de ses relations bilatérales avec la Chine. Le narratif libéral est déconcertant pour le moins en faisant référence à la règle de droit de nouveau pour voiler ses vraies intentions. Comment ne pas prêter de mauvaises intentions à un gouvernement prêt à mettre en péril ses propres intérêts et, dans le cas de la Chine, ses propres citoyens. De fil en aiguille, l’imbroglio avec l’Arabie saoudite se poursuit alors que l’affaire al-Qunun risque d’avoir une suite. Il y a tout lieu de croire que l’arrivée de Mme al-Qunun — qui a délaissé depuis son nom de famille pour ne garder que son nom de milieu, Rahaf Mohammed — est liée aux efforts de marginaliser le NPD lors des élections en 2019. La réélection du Parti liberal de Justin Trudeau passe par de tel gestes dont la mise en œuvre met en péril notre politique internationale.

L’accumulation de gaffes ou de mesures dites politiques coûte de plus en plus cher à la politique étrangère et au commerce international du Canada. Une grande partie de cette chute vertigineuse est due au déclin du prestige et du pouvoir des Affaires mondiales au cabinet Trudeau. C’est l’aboutissement d’un long processus, lequel a commencé avant l’an 2000. Le ministère des Affaires mondiales n’est pas capable de jouer le rôle d’une agence centrale dans la machinerie du gouvernement. Sans ce droit de regard sur toutes les décisions du Cabinet et du Conseil du Trésor, élus et non élus, partisans de la politique du jour peuvent prendre des décisions à très courte vue, qui nuisent aux objectifs stratégiques du Canada à l’extérieur. Cette désinvolture est au prix d’un Service extérieur professionnel dont les conseils réfléchis et étudiés sont mises au rancart. Depuis des années, le Service extérieur du Canada a été l’objet d’une fuite de cerveaux. La dotation et les promotions sont assujetties à des priorités de quotas multiculturels et autres. Le mérite a été noyé par le besoin pressenti d’adhérence aveugle d’autorité au détriment de toute pensée indépendante.

Maintenant que le résultat des années de malaise se fait sentir à mesure que les relations étrangères s’effritent, l’affaire al-Qunun nous montre que la pente à remonter pour avoir une politique étrangère professionnelle sera parsemée d’embûches.

L'auteur, Bruce Mabley, Phd., est directeur et chercheur principal du Groupe Mackenzie-Papineau