l’Université d’Ottawa est un grand et bel établissement, dont la mission était d’assurer la formation supérieure en français aux francophones de l’Ontario.

L’abdication tranquille

De quelque côté que je me tourne, tout concourt à me montrer l’effacement progressif de ma nation. Il y a de cela près de 10 ans, j’assistais à la projection en primeur du reportage de Radio-Canada « Tout le monde en parlait » sur les expropriés du Vieux-Hull. Venant de l’autre « capitale nationale », j’avais été profondément troublé par la détresse de ceux qui, souvent pour la première fois depuis 30 ans, se revoyaient dans les lieux aujourd’hui bouleversés de béton et d’acier qui avaient vu leur enfance.

Ces gens-là n’ont plus que des photos racornies pour témoigner de maisons et ruelles qui connurent certes souvent la pauvreté, mais aussi les joies intimes d’une vie solidaire et malgré tout française. Ce monde a disparu. Nous avons abdiqué ce territoire pour des jobs et un progrès bilingue. Nous ne nous en trouvons pas plus mal, et même plus riches, mais quelque chose de nous a disparu en cours de route et des larmes vieilles de 30 ans n’en ont pas érodé les souvenirs.

L’histoire de l’Outaouais en est une de luttes pour établir — et conserver — des institutions : hôpitaux, écoles, université. À cet égard, l’Université d’Ottawa est un grand et bel établissement, dont la mission était d’assurer la formation supérieure en français aux francophones de l’Ontario. Peu à peu, cependant, et pour ainsi dire sans bruit, le français s’est effrité et d’université majoritairement francophone il y a 30 ans à peine, elle est devenue majoritaire anglophone maintenant. 

Ce n’est pas un tort, peut-être, mais cela contribue à un rôle périphérique du français et, en un sens, à sa disparition. Ne nous y trompons pas. Le bilinguisme, sans l’égalité numérique des locuteurs, se fait au détriment du groupe le moins nombreux. 

Le bilinguisme, c’est tolérer dans l’espace public la langue du minoritaire. Cette abdication tranquille de la part des francophones du lieu qui les représentait s’exprime de maintes manières. 

Lundi, l’École de traduction et d’interprétation de l’Université votait, sans trop d’états d’âme, l’éradication du français des études doctorales en traduction. Pour accommoder des étudiants étrangers qui paient le gros prix — mais dont le français est inconnu — l’exigence de maîtriser cette langue a sauté. Money talks. Mais le symbole est fort : l’École de traduction et d’interprétation de l’Université d’Ottawa est désormais unilingue anglaise au doctorat. On invitera les Franco-Ontariens à aller penser ailleurs s’ils veulent réfléchir sur la traduction. L’Université s’internationalise : la langue de son internationalisation sera l’anglais. Si les Franco-Ontariens ont demandé une université francophone, c’est sans doute (hélas !) qu’ils ne se reconnaissent plus dans l’Université d’Ottawa. Cela aussi est une abdication, tranquille et silencieuse, comme le sont, du reste, toutes les langues mortes.

L'auteur du texte est Charles Le Blanc, Professeur agrégé à l'École de traduction et d’interprétation de l'Université d’Ottawa.