Cette semaine, les enseignants de l’Ontario ont planifié des grèves tournantes à travers la province.
Cette semaine, les enseignants de l’Ontario ont planifié des grèves tournantes à travers la province.

La «révolution du bon sens» attaque à nouveau les écoles de l’Ontario — et les enseignants font à nouveau la grève

À vous la parole
À vous la parole
Le Droit
OPINION / Cette semaine, les enseignants de l’Ontario ont planifié des grèves tournantes à travers la province. La Fédération des enseignants du primaire de l’Ontario dit que c’est la première fois en plus de 20 ans que quatre syndicats d’enseignants ont décidé de faire la grève.

Cette nouvelle survient après des mois de mécontentement parmi les syndicats d’enseignants et des moyens de pression en décembre appliqués par le syndicat représentant les enseignants du secondaire de l’Ontario.

Pour certains résidents, cette perturbation dans le domaine de l’éducation sous le gouvernement conservateur de Doug Ford peut être surprenante.

Cependant, pour ceux qui ont suivi la façon de gérer l’éducation de la province au cours des deux dernières décennies, il y a plusieurs mauvais souvenirs de ce qui s’est passé dans les écoles entre 1995 et 2002, quand Mike Harris était le Premier ministre.

En 1997, une grève des enseignants de toute la province qui a affecté plus de deux millions d’élèves avait été à l’époque la plus importante grève d’enseignants de tous les temps en Amérique du Nord, selon plusieurs reportages dans les médias.

Le gouvernement progressiste-conservateur de Harris avait élaboré sa politique en éducation à travers sa vision pour une «Révolution du bon sens». Le premier ministre de l’Ontario croyait que les écoles, les commissions scolaires et les personnels d’enseignants étaient incompétents et inefficaces. Sa «révolution» visait à imposer des limites à un système qu’il estimait hors de contrôle et en état de chaos.

En septembre 1995, le ministre de l’Éducation sous Harris, John Snobelen, a été enregistré alors qu’il annonçait le mandat de son gouvernement de créer une crise dans le domaine de l’éducation afin d’obtenir l’appui du public pour la réforme. L’enregistrement est venu aux oreilles du public et des efforts de contrôle des dommages ont alors commencé.

Une des principales façons pour les gouvernements de répondre à de telles questions est de renforcer les mesures de contrôle. Comme l’a dit Oscar Wilde, un poète et dramaturge irlandais : «Rien n’a autant de succès que l’excès.» Snobelen a plus tard admis qu’il avait plaidé la cause d’une plus grande imputabilité en éducation de façon plus critique qu’elle ne l’était vraiment.

Alors que Harris a introduit son programme complet qui avait comme objectdif de réduire les taxes tout en équilibrant le budget et en réduisant la taille et le rôle du gouvernement, son plan était calqué sur les politiques de la première ministre britannique Margaret Thatcher et du Président des États-Unis Ronald Reagan. Ces gouvernements tiraient leurs idées néolibérales d’un 19e siècle où il y avait une économie du «laissez-faire» et un capitalisme version libre marché.

Créer une crise en éducation en remettant en question le professionnalisme des enseignants est une stratégie typique des décideurs néolibéraux en matière d’éducation.

La journaliste Naomi Klein a plaidé que les défenseurs des politiques néolibérales de libre marché ont cherché à exploiter ou même créer des crises afin d’imposer des politiques controversées sur les citoyens alors qu’ils étaient trop distraits pour offrir une résistance.

Le modèle néolibéral d’analyse de l’éducation considère les élèves d’abord comme du capital humain qui doit devenir plus performant au niveau économique à titre de futurs travailleurs, et qui doit développer des habiletés et des attitudes pour être plus compétitif tout en étant efficace et performant.

En Ontario sous Harris, les notes des étudiants ont été attaquées, tout comme le taux d’alphabétisation. Cependant, ces attaques se sont rapidement transformées en une demande générale pour une plus grande responsabilité générale, incluant des tests périodiques et une re-certification des enseignants.

Le gouvernement Harris a demandé des tests standardisés et l’Office de la qualité et de la responsabilité en éducation (OQRÉ) a été créé en 1996.

Présentement, l’OQRÉ supervise les tests de lecture, d’écriture et de mathématiques pour les élèves de 3e, 6e, 9e et 10e années. Même si le processus pouvait sembler un peu clandestin, le message était clair. C’était une attaque envers le système d’éducation, qui devait justifier ses résultats avec des notes.

L’éducation basée sur des standards cadre bien dans le contexte actuel du néolibéralisme, au sein duquel les écoles sont souvent vues comme consommant de grosses sommes d’argent sans produire des résultats adéquats.

Cependant, est-ce que des coupures qui réduisent les opportunités de former positivement le succès à long terme des jeunes grâce à une éducation de qualité ne sont pas plus coûteuses pour la société -- et l’économie ?

La réforme néolibérale de l’éducation a commencé au Royaume-Uni, où l’Office for Standards in Education (OFSTED) continue toujours de mesurer le succès ou l’échec des écoles publiques à améliorer les résultats de tests des étudiants en Angleterre. Les États-Unis et d’autres pays ont emboîté le pas avec une éducation basée sur les résultats de tests standardisés.

La chercheuse en éducation Linda McNeil, de l’université Rice, note dans son livre «Contradictions of School Reform» que de bons résultats d’étudiants aux tests ne signifient pas nécessairement que les étudiants apprennent à long terme.

Les étudiants deviennent habiles à faire les tests, argue-t-elle, mais ils ne retiennent pas ce qu’ils ont appris parce que le savoir ne se rend jamais à leur mémoire à long terme. Les tests font typiquement appel seulement à la mémoire à court terme, et c’est pourquoi l’éducation progressive tend à être basée plus sur des projets que des examens.

Son analyse révèle aussi la nature obsessive de l’éducation standardisée, où les enseignants sont obligés de réduire le temps consacré à enseigner le curriculum pour préparer les étudiants aux tests. Ceci est en train de devenir un phénomène global, uniquement dans le but d’avoir une économie dynamique.

Alors que l’éducation basée sur des tests standards a pris de l’ampleur et que la crédibilité ou le professionnalisme des enseignants est entachée, les corporations privées en ont bénéficié.

Des académies privées ont profité financièrement d’écoles vouées à l’échec au Royaume-Uni. Des compagnies offrant des modules éducatifs, du turoriat ou des plans de leçons font des profits en offrant des services en retour de paiements. Indirectement, ils peuvent aussi être avantagés si les enseignants, manquant de temps et de ressources, se tournent vers des plans de leçons offerts gratuitement par des corporations, comme ceux de Disneyh. Alors que l’impact est global, les implications sont locales.

En Ontario, les grèves tournantes des enseignants attirent l’attention sur les besoins de leurs étudiants. Est-ce que la solution sera d’offrir plus de tests standardisés et plus de compétitions ? Seul le temps le dira.

En attendant, comme l’a dit Yogi Berra, le célèbre joueur de baseball : « C’est du déjà vu à nouveau ». Nous sommes déjà passés par là.

L'auteure du texte est Stephanie Chitpin, professeure en leadership à la faculté d’éducation de l'Université d’Ottawa.