Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, serre la main au président des États-Unis, Donald Trump.

La rectitude politique au Canada

OPINION / Vivre en démocratie est un privilège extraordinaire. La liberté de parole et le respect mutuel des droits font en sorte que ce privilège vaut des éloges et bien des discours. Cependant tout régime démocratique doit se prémunir contre une contagion, qui s’appelle le conformisme.

Des pays autocratiques comme la Chine et d’autres dictatures de la même trempe n’ont pas à se soucier de telles notions. Le conformisme fait déjà partie intégrante du pouvoir alors qu’en pays démocratique, il ne peut en aller ainsi. Ceci étant dit, le conformisme peut s’illustrer sous différentes formes et par différents véhicules tels les médias traditionnels et sociaux. Quel que ce soit sa forme, il est important que les citoyens luttent contre lui s’ils veulent garder leur privilège de libertés.

Au Québec, le conformisme peut faire surface sous forme d’un nationalisme dont l’essentiel vise en ce moment la pérennité d’une société où la langue et la culture françaises dominent. On pense au projet de loi sur la laïcité actuellement devant l’Assemblée nationale du Québec. Les mesures, qui s’y trouvent, ont été maintes fois débattues depuis des décennies. Jusqu’à maintenant, le débat a été caractérisé par un ton modéré. Cela est bien. 

Lors des élections d’octobre 2018, nous avons assisté à la montée fulgurante d’un nouvel parti politique urbain, qui, lui, représente le dogmatisme de la gauche idéologique et la rectitude politique. Quand le Parti libéral du Québec et Québec Solidaire s’entendent sur le multiculturalisme canadien et le port des signes religieux, en opposition au projet de loi sur la laïcité, ils s’opposent aux droits collectifs de la société française du Québec au nom de la liberté religieuse. Pas étonnant de voir la répartition de leurs appuis à travers la province et comment ils réagissent aux multiples démarches entreprises pour affirmer la culture et la langue françaises. On n’aurait pas tort de constater un ton moralisateur des dogmatiques appliqué aux débats sur le multiculturalisme et à d’autres questions telles le sexisme, l’économie du marché et ses avatars, l’immigration, la ferveur religieuse et tout proclamé sous la bannière de la certitude de l’unanimité inéluctable. Selon eux, l’universalité de ses valeurs est garante de leur certitude et profonde équité.

Au Canada

Entretemps, au Canada, il y a un grand débat au sujet de ce même multiculturalisme, dont un des vecteurs importants concerne le nombre d’immigrants reçus par ce pays ainsi que la manière dont celles-ci sont reçus. Si je comprends bien, ceux qui appuient la position du gouvernement du Parti libéral de Justin Trudeau s’illustrent par une foi absolue en la création d’une société multiculturelle. Ils disent souvent, et je crois avec raison, que la diversité fait notre force. Toutefois ils ne s’arrêtent pas là.

Ce qui est alarmant, c’est le traitement que l’on réserve à tous ceux qui ne partagent pas cette foi absolue. Par exemple, questionner la crédibilité de la politique d’immigration canadienne est interprété comme un acte de trahison et de racisme. La polarisation tant imputée aux Trump du monde est en réalité leur propre invention. Il s’agit de la gauche dogmatique et idéologique car le multiculturalisme, pour eux, est devenu un absolu, qui ne convient pas d’être critiqué sous peine de devenir aussitôt un délinquant social ou pire encore, un renégat de droite. Ce dogmatisme fait en sorte que de simples interrogations entourant cette notion absolutiste deviennent des actes de trahison morale.

Chez nos voisins du sud, les Démocrates commencent à s’insurger contre la rectitude politique car cela pourrait finir par arriver à faire réélire Donald Trump comme président en 2020. En un mot, un ressac politique, et l’on craigne que le dogmatisme de gauche fasse en sorte que les modérés votent pour Trump même s’ils opposent à lui, à son style puéril et à ses politiques irrationnelles et minables.

Il en va de même au Canada. Il est vrai que l’élection fédérale à venir ne nous laisse peu de choix. Par contre, si le Parti libéral continue à promouvoir sa démarche multiculturelle extrême, il y a fort à parier que le Parti conservateur pourrait former le prochain gouvernement. Pour ceux qui font partie de la gauche non dogmatique, ceci serait une tragédie pour le Canada dans le monde. Le cas échéant, il faudrait mettre au rencart nos espoirs en matière de politique étrangère indépendante ainsi que des mesures efficaces contre les changements climatiques. 

À l’étranger

La rectitude politique canadienne pratiquée par le Parti libéral a aussi enflammé nos relations extérieures avec différents pays. 

Il ne fait aucun doute que les provocations récentes du Canada envers l’Arabie saoudite et la Chine ont été faits pour un auditoire national lequel cherchait à assouvir sa foi en la règle de droit et les droits humains. Pourtant le revers de la médaille ne recèle pas de telles idées reluisantes mais plutôt un effort, à peine masqué, visant à assurer la pérennité des conceptions absolutistes sur la règle de droit, valeurs multiculturelles canadiennes, droits de la personne, droit des sexes, droits des gais et lesbiennes, la liberté de religion etc. Trop souvent la politique étrangère du Canada a été assujettie aux exigences de la politique intérieure – la marque d’un pays en manque d’une vision internationale. Certes, le ministère des Affaires globales ne manque pas de grandes visées – un siège au Conseil de sécurité des Nations unies, un rôle clé afin de résoudre la crise au Venezuela, promouvoir les droits de la personne au Moyen Orient. Et ce toujours à partir du même prisme dogmatique de politique intérieure canadienne. Se pourrait-il que ce soit la raison qui explique nos difficultés actuelles avec la Chine ainsi que le torchon d’entente commerciale avec l’Oncle Sam – l’ALENA Deux.

L’intuition de la gauche non dogmatique est de taille dans cette démocratie teintée par des certitudes et vérités aussi intangibles qu’inaccessibles. Plus il y a de ces vues moralisatrices affichées sous le signe de la certitude, moins bien c’est pour les supposés bénéficiaires comme les minorités de tous ordres dans une société démocratique. S’imaginer que la gauche idéologique a les mains propres lors des excès contre les minorités, qu’ils sont supposés défendre, est faux. Encore pire, certains d’entre eux rêvent de voir le jour où il y a ce ressac politique car il pourrait rendre crédible leur dogmatisme idéologique aux yeux de leurs concitoyens.

Quant à moi, je n’ai nullement envie de vivre sous la botte d’une élite, qui passe son jugement sur mes pensées politiques. Le dogmatisme, quel que soit son visage béat, finit par frapper un mur ou un ressac dont les conséquences nous éloigneraient de nos privilèges démocratiques. Suivons le conseil d’Albert Camus, et demeurons là où la raison lucide constate ses limites.

L'auteur est Bruce Mabley, Ph.D, directeur et chercheur principal au Groupe Mackenzie-Papineau.