Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.

La pêche à gué, activité d’intérêt public

Maxime Jolivel
Maxime Jolivel
Québec
Article réservé aux abonnés
POINT DE VUE / C’est le printemps. Sur les quais de Québec, les flâneurs s’abreuvent de soleil, les rêveurs déambulent. C’est la fin d’une longue hibernation. Les gens sortent, à la recherche d’un lien social qui a fondu comme peau de chagrin ces derniers temps.

Il y a quelques décennies, des centaines de pêcheurs profitaient également des trésors du fleuve. C’est malheureusement chose du passé. À Québec, les pêcheurs à gué sont désormais considérés comme des parias et poursuivis nuit et jour par l’armée en uniforme du Port de Québec.

Au quai du Louis Jolliet, une quinzaine de pêcheurs sont entassés sur une trentaine de mètres. C’est le seul endroit en ville où la pêche à gué est officiellement autorisée (une partie du bassin Louise l’est également, mais il ne s’agit pas du fleuve à proprement parler). 

Le Port de Québec s’accapare le fleuve et prive son accès aux citoyens (rien de nouveau, vous me direz). De la baie de Beauport jusqu’à la marina de Sillery, soit sur près de dix km de rive (exception faite du bassin Brown), la pêche est purement et simplement interdite. De toute façon, la plupart du temps, l’accès y est impossible.

À Montréal et de manière générale dans toutes les villes côtières que j’ai visitées dans le monde, les pêcheurs s’approprient les quais, pour le plus grand plaisir de tous. C’est une activité culturelle, pour ne pas dire essentielle pour une ville portuaire. Ce qui fait le charme d’un port, ce ne sont pas les silos à grain ni les bâtiments industriels, ce sont les pêcheurs.

Bravant les lois tel un criminel, je me risque parfois à tremper ma ligne au quai qui longe la rue Dalhousie. L’effet est immédiat. Un bonjour, un échange de sourires et la discussion s’engage avec la plupart des passants. Existe-t-il d’autres lieux ou situations en ville où les gens prennent encore le temps d’échanger quelques mots spontanément sans même se connaitre?

Savez-vous qu’à Québec, il n’est pas nécessaire d’avoir un permis pour pêcher dans le fleuve (zone 21, en aval des ponts de Québec)? En plus, contrairement au jugement populaire, l’eau est de très bonne qualité. L’effet des marées dilue les polluants arrivant de l’amont et de toute façon, entre nous, une bonne partie s’est déjà déposée dans le lac Saint-Pierre. Les biologistes affirment même qu’il est largement préférable de manger un beau doré de Québec plutôt qu’un doré d’un lac nordique, qui aura accumulé davantage de mercure.

Dorés, barbues, esturgeons, perches blanches, carpes… le fleuve grouille de poissons à Québec et tout le monde devrait pouvoir en profiter sans dépendre de cette législation désuète. À ce propos, j’aimerais connaitre la raison officielle pour laquelle le Port de Québec interdit l’accès aux pêcheurs (la plupart du temps d’ailleurs, de manière condescendante via ses agents… mais c’est une autre histoire). S’il s’agit d’une question d’assurances, assumons la bêtise jusqu’au bout, qu’ils interdisent les quais à tout le monde, puisque le risque de tomber à l’eau (si c’est là le problème) est identique pour un flâneur sans canne à pêche que pour un flâneur avec canne à pêche. Et puis, les quais sont occupés pendant un mois de l’année par les bateaux de croisière, est-ce suffisant pour y interdire la pêche?

En ce temps de crise, la pêche devrait être considérée comme d’utilité publique pour les pêcheurs eux-mêmes, mais aussi pour tous les gens qui arpentent les rives bétonnées du Saint-Laurent.

J’encourage donc tous les pêcheurs, les familles, les promeneurs, les cyclistes, les solitaires, les bavards, les curieux, les déprimés, les jeunes, les professionnels, les retraités à sortir une canne à pêche et à se réapproprier le fleuve. C’est la moindre des choses.