Des universités ont pu quitter leurs bases régionales afin de concurrencer les autres universités pour augmenter leur « clientèle » et leurs revenus.

La nouvelle cannibalisation de l’université québécoise

OPINION / Le mode de financement des universités est en grande partie basé sur la subvention par étudiant. Plus précisément, c’est l’effectif étudiant en équivalence au temps plein (EEETP) qui permet de déterminer la subvention publique, en plus d’autres critères tels que la mission particulière de chaque université. Cette situation fait en sorte que nous assistons à une course au recrutement.

D’un côté, une tentation des universités pourrait être d’abaisser les critères de sélection dans les programmes non contingentés afin d’augmenter le bassin d’étudiants postsecondaires. Abaisser les critères de sélection est susceptible de démocratiser l’université, pourvu que des services d’accompagnement soient offerts aux étudiants à défis particuliers. Malheureusement, c’est davantage la logique marchande qui prime et les ressources ne sont pas au rendez-vous pour accueillir ces étudiantes et ces étudiants qui étaient autrefois exclus des études universitaires : handicap, monoparentalité, première génération, etc. L’exemple de la restructuration de la TÉLUQ est frappant, car l’Université tente de diminuer le temps d’encadrement des étudiantes et des étudiants.

D’un autre côté, des universités ont pu quitter leurs bases régionales afin de concurrencer les autres universités pour augmenter leur « clientèle » et leurs revenus.

Cette course au recrutement a mené l’Université de Sherbrooke, en 1989, à fonder un campus à Longueuil. D’autres universités l’ont imitée, notamment l’Université du Québec à Rimouski avec son campus à Lévis, l’Université du Québec en Outaouais avec son campus à Saint-Jérôme et l’Université du Québec à Trois-Rivières avec son campus à Valleyfield. Est-il avantageux pour le Québec de voir ces dépenses importantes dans la pierre et dans le béton ainsi que dans les campagnes de publicité?

Cette concurrence se développe également à l’intérieur du réseau de l’Université du Québec. Depuis que les différentes composantes sont budgétairement autonomes, nous avons vu se développer des offensives hostiles, notamment l’Université du Québec à Chicoutimi développant une école des arts numériques, de l’animation et du design à deux pas de l’UQAM. Toutefois, la construction de campus satellites généralistes semble au ralenti. Dans leur soif de croissance, les universités trouvent d’autres moyens d’augmenter leur financement par la croissance des effectifs.

La formation à distance (FAD) constitue maintenant la nouvelle ruée vers l’or. Encouragées par le gouvernement par son projet d’e-campus, toutes les universités québécoises se sont mises à développer la formation à distance. Certaines sont plus avancées, telles que l’Université Laval, la TÉLUQ et l’École nationale d’administration publique (ÉNAP). D’autres ont appuyé sur l’accélérateur pour rattraper leur retard comme l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Enfin, des universités n’ayant jamais fait de formation à distance investissent de l’argent et des moyens dans son implantation telle que l’Université du Québec en Outaouais. Toutes ces universités sont à la recherche d’une nouvelle « clientèle » afin d’accroître leurs revenus. La prédation pourra désormais se faire sans la construction de campus satellites par la dématérialisation de la formation.

La formation à distance est nécessaire afin de démocratiser l’université à une population spécifique touchée par la monoparentalité, vivant en régions éloignées, se perfectionnant par la formation continue ou autres. Elle requiert un encadrement soutenu, car ces populations sont plus susceptibles de décrocher ou d’être en situation d’échec. La course à la formation à distance laisse plutôt présager un enseignement au rabais afin de regarnir les coffres des universités. D’ailleurs, il est inquiétant que l’Université Laval contraigne ses étudiants à suivre des cours à distance qui ne sont pas offerts en présentiel.

Bref, le mode de financement actuel des universités comporte plusieurs lacunes. La plus importante de ces lacunes est de mettre les universités en concurrence tandis que la taille du bassin peut difficilement être élargie. Ainsi, nous nous éloignons de la mission de service public. L’étape suivante est d’élargir le bassin en maraudant dans le « marché international ». La déréglementation des droits de scolarité des étudiants étrangers ainsi que la course à la formation à distance laisse présager le pire.

Nicolas Harvey, Ph. D.,

Vice-président aux communications,

Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQO