Thierry LeRoux était policier dans la communauté de Lac-Simon, en Abitibi.

La loi C-71 n’aurait pas empêché la mort de mon fils

Je croyais, à la suite de ma rencontre avec Ralph Goodale en novembre dernier, que le ministre de la Sécurité publique aurait au minimum constaté le coût dévastateur en vies humaines de certaines failles dans la Loi sur les armes à feu et que, malgré ses réponses évasives et son piètre engagement au sujet de l’étendue et de la vigueur des mesures à venir, il aurait assez d’empathie envers les victimes pour changer quelque chose en lien avec les tragédies commises à l’aide d’armes possédées légalement.

Or, il n’y a rien dans le projet de loi C-71 qui aurait changé quoi que ce soit en lien avec la mort violente et évitable de mon fils Thierry.

De quelles failles s’agit-il? Celles qui permettent à des individus de légalement posséder des armes à feu malgré la connaissance par les autorités de comportements dangereux, comme les antécédents violents et suicidaires bien connus de l’homme qui a tué mon fils.

En effet, les policiers avaient eu plusieurs interactions avec Anthony Raymond Papatie, et ils lui ont confisqué ses armes à peine cinq mois avant la date tragique du 13 février 2016.

Mais mis à part la possession d’un dossier criminel pour les pires crimes, la loi oblige seulement aux autorités de tenir compte d’une liste relativement restreinte de facteurs de risque très sérieux. En aucun cas les contrôleurs d’armes de même que les juges ne se voient dans l’obligation de refuser la possession d’armes à quiconque manifeste un ou plusieurs de ces facteurs.

Ainsi, malgré les antécédents de Papatie, c’est Thierry lui-même qui a dû lui redonner ses armes, sur l’ordre de ses supérieurs, incluant celle qui a servi à l’abattre. Comment ne peut-on pas voir de problème avec cette situation tout à fait légale? Est-ce que le gouvernement pense vraiment que le maintien du statu quo sert l’intérêt public?

Même les règles aux États-Unis sont plus strictes à certains égards. Par exemple, plusieurs États interdisent automatiquement la possession d’armes à feu à toute personne faisant l’objet d’une ordonnance de non-communication impliquant un partenaire intime, à toute personne ayant abusé de l’alcool ou de la drogue, ou à toute personne souffrant de troubles mentaux et ayant des antécédents de violence.

Or, la seule chose que le ministre propose de changer en lien avec l’accès légal aux armes à feu est de permettre aux autorités de regarder plus loin dans le temps lorsqu’une personne fait une demande de permis. C’est une bonne chose. Malheureusement, cela n’aurait rien changé dans le cas de Thierry, puisque les antécédents de l’individu en question étaient déjà bien connus des autorités.

Ma famille et moi comptions sur le Parti libéral pour nous assurer que la mort de Thierry n’ait pas été en vain. Je me suis rendu à Ottawa pour demander en personne au ministre de resserrer les critères dans la loi, de manière à systématiquement favoriser la sécurité publique plutôt que la possession d’armes. De telles mesures auraient pu empêcher la mort à 26 ans de mon fils.

Et si le gouvernement préfère ne pas passer par la voie législative et plutôt miser sur une meilleure application de la loi, où sont les annonces en grande pompe, les budgets de centaines de millions de dollars et les sommets d’experts pour mieux repérer les individus à risque, éduquer les tribunaux et soutenir les interventions policières préventives? Curieusement, ce n’est qu’en lien avec les «armes à feu criminelles et les gangs» que le gouvernement Trudeau réserve ce genre d’investissements, précisément comme le veut le lobby des armes.

Est-ce que le Parti libéral a tellement peur de ce lobby qu’il préfère maintenir un système qui coûte la vie à d’innocents citoyens? Pourtant, le gouvernement Trudeau aurait beaucoup plus à gagner en se rangeant fermement du côté de la sécurité publique, si on se fie aux sondages d’opinion publique.

Il est encore temps de corriger le tir, par l’entremise d’amendements significatifs. Ainsi, d’ici l’adoption finale de C-71, j’espère pouvoir réviser mes propos et applaudir un gouvernement qui cherche à protéger le public, plutôt que de dénoncer un gouvernement qui se plie devant le lobby proarmes, comme son prédécesseur.

Michel LeRoux, père de Thierry LeRoux (1989-2016)
Saguenay