L'auteur du texte, le vice-président de Repaires jeunesse du Canada, Mathieu Chantelois

La langue de chez nous

OPINION / Ma sortie du placard s’est faite tout simplement. Sans tambour ni trompette, j’ai annoncé à mon entourage mon orientation sexuelle. Il y avait dans cette déclaration un acte immensément libérateur : je cessais — enfin ! — de vivre dans la honte.

Et pourtant, m’y revoici. Le moteur a chauffé trop longtemps. Il est temps de faire mon deuxième coming-out.

Je peux enfin le claironner : je suis Franco-Ontarien.

J’habite l’Ontario depuis 20 ans. J’adore la Ville Reine, et la plupart de mes amis parlent français. J’ai tout de même cultivé une attitude hautaine envers ces « gens-là ». Je tolérais des blagues méchantes sur les accents et questionnais le choix des mots.

Pire encore, j’en rajoutais en riant des différences et en creusant des fossés. Le saviez-vous ? Ici, on ne klaxonne pas, on donne un coup de corne et on ne dit pas « Tiens ! », mais plutôt « Kin toi ! ».

On calque aussi beaucoup d’expressions. Le What are you talking about? devient ainsi De quoi tu parles de ?.

L’anglais, il est partout. Nous sommes plus de 500 000 francophones de langue maternelle en Ontario, soit environ 4 % de la population ontarienne. Les Franco-Ontariens représentent la plus grande communauté francophone du Canada, après celle de la Belle Province. Nous sommes 50 % des francophones hors Québec, et formons la plus grande minorité linguistique en Ontario. But facts are facts: je suis entouré d’anglophones.

Depuis deux décennies, j’ai eu le privilège de parler à Marie-France Bazzo, Christiane Charette et Catherine Perrin de ce qui fait vibrer ma province d’adoption. Au début, j’y ai pris un immense plaisir, mais plus aujourd’hui. À force de vivre ici, mon cerveau s’est mis à construire des phrases dans la langue de David Suzuki.

Je me suis mis à parler « à la Justin Trudeau ». Vous l’avez souvent entendu : notre premier ministre commence souvent une phrase pour réaliser que la construction est un calque de l’anglais… et il arrive peu souvent à s’en sortir avec grâce. Tout cela m’est familier. In English, on peut entamer un énoncé et le terminer sur le tard, sans faire sourciller les auteurs des manuels de syntaxe, de structure de phrases et de conjugaison. C’est une autre logique que celle du français.

J’ai tranquillement cessé d’accepter la plupart des invitations d’ICI Radio-Canada Première. J’ai pris mon trou en arrêtant de retourner les appels des recherchistes. J’avais honte.

Je rêve encore en français, c’est encore la langue parlée dans ma maison, mais je n’arrivais plus à affronter les microphones. Je me sentais jugé, et ne me considérais plus à la hauteur « radio-canadienne ». Ce n’est pas la société d’État qui m’a fait sentir comme cela. C’est moi qui — horreur ! — sonnais comme un… Franco-Ontarien !

Puis, l’automne dernier, tout bascule. De North Bay à Hawkesbury en passant par Toronto, ils sont des milliers à sortir dans la rue pour réclamer le maintien du Commissariat aux services en français de la province et une université francophone qui leur avait été promise.

Elle est belle à entendre cette résistance. Belle à voir, aussi : les artères de plusieurs villes ontariennes se sont tapissées de vert et blanc, couleurs du drapeau franco-ontarien, pour colorer une quarantaine de rassemblements. Devant mes écrans, j’ai eu envie d’avouer publiquement mon identité.

Il aura fallu que ma communauté se retrouve soit attaquée pour que je sorte de l’ombre. Après toutes ces années, je comprends finalement l’importance des ripostes, de la fierté et du droit de revendiquer la langue de chez nous.

Lorsqu’on me parle de Paul Martin, Katherine Levac, Damien Robitaille, Chantal Hébert, Denise Robert, Dominique Demers, Jean Marc Dalpé, Véronic DiCaire, Luce Dufault, Roy Dupuis ou d’Amanda Simard, je rappelle dorénavant à tout le monde qu’elles et ils sont Franco-Ontariens.

Aujourd’hui, 20 mars, en cette Journée internationale de la Francophonie, je fais la promesse de ne plus jamais taire qui je suis.

Il n’y a plus de quoi rire. Poing vers le ciel, je suis désormais un fier Franco-Ontarien.

L’auteur est Mathieu Chantelois, vice-président de Repaires jeunesse du Canada