Le ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion, Simon Jolin-Barrette

La laïcité au Québec: et après ?

OPINION / Admettons que la loi sur la laïcité exprime un consensus au Québec acquis depuis plusieurs années. Il y a un bon moment que les religieux, religieuses catholiques ont enlevé leurs signes religieux et adopté un vêtement laïque dans l’exercice de fonctions publiques. C’est bien ainsi : chacun est renvoyé à sa vérité, car c’est une tentation sans cesse renaissante dans les religions de faire reposer la foi sur des signes extérieurs. La foi est intérieure, vécue dans une relation personnelle avec Dieu, ou elle n’est pas.

Mais quand on a évacué la religion des écoles, et jusqu’à l’apparence des religions, qu’est-ce qui remplace le vide qu’on a ainsi créé ? 

Quelles valeurs offrir aux jeunes ? Quel sens leur donner de la vie ? Faut-il se résigner, comme gouvernement, à abandonner ces jeunes au laminoir de la machine capitaliste qui, à coups de milliards et de technologie, moule les cerveaux pour en faire des unités de consommation ? Quels citoyens va-t-il en sortir pour construire l’avenir ? À quoi auront servi les millions de fonds publics dépensés pour l’éducation ? À faire des bras et des têtes pour perpétuer une société vouée à l’argent et à la consommation ? Est-ce que c’est là l’idéal que la société québécoise se propose d’offrir à ses jeunes ? C’est tout ce qu’il nous reste comme bagage des valeurs tirées de notre histoire ? Presque rien : quelques idéaux égalitaires vagues ? Un cours-mosaïque des religions qui présentent une palette des saveurs religieuses comme le Dairy Queen et sa crème glacée ? Quel peuple sommes-nous donc ? Une bande de va-nu-pieds, de « guénilloux » sans histoire et sans valeurs ? C’est tout le respect que nous avons de nous-mêmes et des efforts investis dans le passé pour construire sur les rives du Saint-Laurent une société louable ? Qu’est-ce que nous faisons de l’héritage considérable qui nous vient de l’Église catholique, des 350 ans d’histoire où elle a tenu à bout de bras notre société et nous a transmis ses valeurs ? 

J’ai peur qu’à force de vouloir aseptiser le système d’éducation de toute valeur religieuse et des référents au passé nous soyons en train d’enseigner aux jeunes Québécois le mépris de leur identité et les préparer à sauter à pieds joints dans la société capitaliste américaine et ses valeurs. J’ai peur que le système d’éducation actuel conçoive le vide identitaire comme un idéal et concourt à la banalisation de notre peuple et à son extinction.

Ce cul-de-sac identitaire part d’une fausse idée de la religion. La religion n’est pas un code vestimentaire. On s’entend là-dessus. Ce n’est pas non plus une série de règles sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Par contre, la religion peut être un ensemble d’habitudes, comme de fréquenter l’église, de participer à la messe, de réciter des prières et d’adopter pour sa vie un ensemble d’orientations morales. Mais ces choix de vie s’adressent aux personnes qui se sentent appelées à vivre une relation personnelle avec Dieu et qui ont besoin de nourrir leur foi par une pratique religieuse suivie. Cependant, la religion n’est pas que cela : elle est aussi un puissant facteur de civilisation qui, pour la religion catholique, peut se ramener à une formule simple exprimée par Maurice Zundel : « se décoller » de soi-même pour s’ouvrir aux autres.

Cette formule résume en une phrase l’enseignement contenu dans l’Évangile. L’Évangile, ce n’est pas d’abord des préceptes de sagesse ; c’est une personne, Jésus, qui incarne une valeur profonde : être utile aux autres, aider ses semblables, donner sa vie pour les autres. C’est l’amour vécu complètement, jusqu’au bout. C’est ce qui fait la force d’attraction de l’Évangile et du personnage Jésus, parce que l’Évangile agit comme un miroir, il est un révélateur d’une valeur qui nous habite profondément et qui est peut-être en fin de compte la plus profonde, faire servir sa vie au bien des autres. Nous en avons un témoignage extraordinaire dans la générosité des gens envers les sinistrés. Les épreuves, comme le verglas, les inondations, les tornades, font surgir du fond de nous-mêmes des élans de générosité qui révèlent un besoin profond d’aider les autres. L’Évangile met en lumière ce besoin. C’est sa force.

Alors, la question : est-ce que les jeunes Québécois peuvent se priver de cette force ? Est-ce qu’ils ne gagneraient pas à être exposés aux valeurs de l’Évangile ? Après tout, ce sont les valeurs qui ont inspiré nos ancêtres et leur ont donné la force de survivre. Ce sont les valeurs, portées par le catholicisme, qui en binôme avec l’héritage français ont servi de fondation à la nation québécoise. Est-ce que ces valeurs ne devraient pas encore inspirer l’avenir des jeunes ? 

Les choix fondamentaux capables d’orienter une vie ne sont pas légion. La conception de la vie véhiculée par l’Évangile tourne la personne vers les autres, elle est capable de libérer des énergies positives plus grandes que tous les barrages d’Hydro-Québec. Ces énergies, quelle société peut s’en priver ? Certains esprits pensent faire avancer notre société sur la voie de l’intelligence et de la vérité en la libérant des attaches religieuses. C’est tout le contraire. Le message de l’Évangile est au nombre de ces vecteurs qui ajoutent une couche d’humanité à notre société en orientant l’individu vers les autres, vers le plus grand que soi, vers le beau, le sublime. Il est un catalyseur plus riche en tout cas que les motivations d’une doctrine capitaliste qui fixent, enferment l’individu sur ses besoins personnels jamais assouvis. On entrevoit maintenant avec frayeur le terme de cette idéologie capitaliste : au plan social, la destruction de notre environnement ; au plan individuel, la destruction de vies aspirées par ce mouvement de repli sur soi, enfermées dans la spirale de la maladie et de l’assistance publique ; des vies gâchées, des talents perdus, sacrifiés aux intérêts d’une poignée de possédants insatiables.

Alors… exposer les jeunes à l’Évangile ! Jamais un gouvernement ne se risquera à cette aventure périlleuse, et pourtant nécessaire, urgente, remplie de promesses. S’il faut faire une réforme de l’éducation, commençons par le commencement : les valeurs. On ne peut pas se couper des valeurs religieuses dans un programme d’éducation qui ambitionne de préparer les jeunes à la vie. On ne peut pas éclipser la dimension spirituelle de l’être humain. On ne peut pas non plus faire table rase d’une partie aussi essentielle de notre histoire et de notre personnalité qu’est la religion catholique pour nous, Québécois de souche. Bien sûr, il faut craindre le zèle et l’endoctrinement et s’en prémunir. C’est vrai de toute idéologie. Pourquoi ne pas faire confiance ? Les religions comptent parmi leurs membres des gens sages et dévoués qui peuvent présenter avec respect, bénévolement, les principes de leur religion. Si on les encadre, si on les inscrit dans un cours dirigé par un enseignant d’expérience, supervisé par le ministère de l’Éducation, si on exige que le contenu soit détaillé et approuvé au préalable et qu’il respecte les valeurs chères à la société québécoise et à sa tradition, l’expérience peut être d’une richesse insoupçonnée et peut servir de ferment d’intégration pour les différentes cultures et religions qui composent le Québec. Alors, de l’audace !

L'auteur est Pierre Bourret, de Gatineau