Le premier ministre Doug Ford en compagnie de la ministre déléguée aux Affaires francophones, Caroline Mulroney.

La Ford Nation contre les Franco-Ontariens

OPINION / Le Québec compte trois universités de langue anglaise pour 900 000 Anglo-québécois. En Acadie, deux pour 250 000 francophones. En Ontario : 0 pour les 600 000 Franco-Ontariens! Cherchez l’erreur!

On peut toujours mettre en doute la sincérité des promesses d’un gouvernement sortant. Ça a été le cas d’une annonce de Katheen Wynne qui, quelques mois avant les élections, avait poussé l’audace jusqu’à promettre rien de moins que la création d’un ministère de la Francophonie ontarienne.

Le projet de construction de l’Université de l’Ontario français à Toronto était cependant d’un tout autre ordre. Il s’agissait moins d’une promesse que d’une annonce, bref d’un cas réglé tellement la légitimité de l’intention était admise. C’était un « done deal » comme disent les Anglais! Au point où, même en campagne électorale, les conservateurs présentaient l’Université de l’Ontario français à Toronto comme un investissement.

Mais un chef peut-il être en désaccord avec son parti? Dans le cas de Doug Ford, c’est évident. Lorsqu’il siégeait comme conseiller à l’hôtel de ville de Toronto, celui-ci s’était d’ailleurs fait remarquer en votant contre un comité de français (rétabli depuis).

En annonçant qu’il mettait la hache dans le projet d’Université francophone à Toronto, Doug Ford s’est montré, en fait, égal à lui-même. Dire qu’il n’est pas francophile serait un euphémisme. Et le Parti progressiste-conservateur dans tout ça? On ne peut pas lier le décalage idéologique apparent entre Ford et son parti sans évoquer le chaos engendré par la démission, pour allégation d’inconduite sexuelle, de l’ex-chef conservateur Patrick Brown. On connaît la suite : une course à la chefferie précipitée, au demeurant parfaitement adaptée à un mouvement de mobilisation tel que celui de la Ford nation.

Le résultat des élections de juin dernier est révélateur d’un malaise au sein de l’électorat ontarien. Ainsi, ayant largement bénéficié des distorsions du système électoral, malgré 40 % seulement des votes exprimés, Doug Ford remporte tout de même la majorité grâce à une carte électorale favorable qui lui octroie 61 % des sièges à l’Assemblée législative.

Bref, à en juger par ce résultat, le niveau de crédibilité du nouveau premier ministre n’a rien d’un passeport pour l’improvisation. Après 15 ans au pouvoir, l’immense impopularité des libéraux qui devait normalement se traduire, au soir du vote, par un couronnement facile du chef conservateur, s’est plutôt transformée en lutte à finir vers le fil d’arrivée. Ford aura donc réussi l’impensable : redonner de la crédibilité au NPD, un parti qu’on ne voyait plus venir dans le rétroviseur depuis la défaite de Bob Rae en 1995.

Un tel contexte montre qu’il est difficile de croire en une vague anti-francophone en Ontario. Non seulement sommes-nous ici loin du règlement XVII de 1912 visant à interdire le français mais, plus que jamais, au niveau canadien, le bilinguisme est vu comme un rempart identitaire d’ouverture particulièrement efficace ces temps-ci contre la « décomplexion » de l’extrême droite venue du pays de Donald Trump dont le penchant pour les murs se répand aussi vite qu’un tweet.

Cette tentative de division de l’opinion, motivée aussi par la faiblesse de la majorité conservatrice, a pourtant peu de chance de fonctionner, tant il est vrai que la question des droits linguistiques ne fait plus débat. Avec son peu d’empathie pour la francophonie, Ford n’arrive pas à convaincre qui que ce soit quand il prétend lier ses coupures à une question budgétaire plutôt qu’à une position idéologique.

L’appel à la mobilisation du consevateur Lawrence Cannon, ex-chef de la diplomatie canadienne sous Harper, en dit long sur l’erreur stratégique de Ford : « J’inviterais (…) les membres du Parti conservateur à réfléchir à cette gifle qui a été administrée par Doug Ford auprès de la communauté francophone, pas uniquement la communauté francophone de l’Ontario mais la communauté francophone à travers le pays.»

Élu avec une faible majorité donc et faisant face à une dette de 15 milliards $, devrait-on s’étonner que Doug Ford ait été tenté par l’arme ultime: la politique de la division? En revanche, il est ironique de voir Caroline Mulroney, la ministre conservatrice déléguée aux Affaires francophones de l’Ontario, accuser Justin Trudeau du même travers que son patron.

Il faut dire qu’à quelques mois des élections fédérales, le gouvernement Trudeau aurait eu tort de se priver de l’occasion qui lui était offerte de servir une leçon de politique canadienne au chef conservateur fédéral, Andrew Scheer qui, de son côté, se serait sans doute passé des bavures de Doug Ford autant que d’un caillou dans sa chaussure.

Le jeune chef conservateur fédéral n’a eu d’autre choix que de répéter sa profession de foi en un Canada bilingue et de répéter jusqu’à plus soif qu’il devait la qualité de son français à ses cours d’immersion, un message que Doug Ford ne pourrait guère reprendre à son compte. Plutôt que d’humilier Ford lors du Congrès conservateur de dimanche dernier, Scheer a choisi la diplomatie. De sa rencontre avec Doug Ford et Caroline Mulroney, est ressortie cette phrase : « C’est une question administrative, c’est à Doug Ford de décider! »

Devant la perspective d’une mobilisation pancanadienne pro-francophone, il serait surprenant que Scheer laisse Ford nuire à sa campagne; au Québec en particulier où les conservateurs s’attendent à faire des gains. Il est à souligner enfin qu’au Québec, rarement avions-nous vu un niveau d’intérêt aussi élevé pour le sort de la francophonie hors Québec. L’unanimité des chefs québécois dans leur appui aux Franco-Ontariens met un baume sur des déclarations antérieures restées tristement célèbres.

Pour qui sonne le glas?

Pour tous ceux qui ne croient pas que le mépris a de l’avenir. Au Nunavut d’où je vous écris, je tiens à exprimer ma solidarité avec la communauté franco-ontarienne dont l’exemple de détermination constitue une véritable inspiration. Pour ma part, conscient du chemin qu’il reste à parcourir pour faire respecter nos propres droits, soit ceux des Franco-Nunavois, je comprends aussi qu’un travail patient et collectif permet ici à trois communautés sur notre territoire, inuit, francophone et anglophone, de partager des traditions tout autant que des points de vue sur la modernité.

L'auteur du texte est Maurice Lamothe, Écoles des Trois-Soleils à Iqaluit, au Nunavut.