Un jeune garçon du Liberia s'adresse à la princesse Haya Al Hussein lors d'une dans ce pays.

La faim comme arme de guerre

Le Programme alimentaire mondial des Nations Unies publie périodiquement une carte mondiale de la faim avec les endroits où se trouvent ceux qui souffrent le plus de malnutrition sur notre planète. Or, les points saillants de cette carte coïncident particulièrement avec les zones de conflit. Il existe, en effet, un lien fort et symbolique entre la faim et la guerre.
La guerre génère souvent la faim. Mais le contraire est aussi vrai. La faim engendre aussi souvent des conflits. Les hommes peuvent aller jusqu'à la bataille pour de la nourriture. Les combattants l'utilisent comme arme de guerre. Les terroristes l'utilisent comme objet de recrutement.
Selon une étude faite l'année dernière par la FAO, les conflits armés étaient à l'origine de l'insécurité alimentaire frappant 21 des 39 pays souffrant de pénurie alimentaire.
La situation de certains pays sur la carte est tellement chaotique que le Programme alimentaire mondial (PAM) manque de statistiques suffisamment précises pour évaluer l'étendue de la malnutrition. Mais nous n'avons pas besoin de carte géographique pour savoir que le Sud du Soudan, la Somalie, la Syrie et la Libye souffrent de ce double fléau que sont la guerre et la faim.
Le Sud du Soudan a récemment été élevé à  l'indésirable distinction d'être le premier pays à souffrir carrément de famine depuis la Somalie de 2011. Les régions dans le Sud du Soudan qui ne connaissent pas encore une situation de famine généralisée sont à deux doigts de l'être, tout comme d'autres régions en Somalie, au Yémen ou encore au Nigéria.
En Somalie, al Shabaab, filiale de al Qaeda, a bloqué l'acheminement d'aide humanitaire dans certaines régions et, selon les dernières nouvelles, distribue de l'aide volée pour obtenir du soutien dans les régions sous son contrôle.
Les partis en conflit, pendant les six années de guerre en Syrie, ont utilisé la faim pour forcer leurs ennemis à se soumettre. Un graffiti dans un des quartiers démolis ne peut pas être plus explicite : « À genoux ou mourir de faim ». Le Directeur du PAM signale l'histoire de cette jeune fille enlevée en Syrie dont la demande de rançon était... un kilo de blé boulgour.
La faim conduit au désespoir. Elle dépouille les hommes de leur dignité. Or, il ne  peut y avoir de paix que dans la dignité. J'ai vu ce dont  les gens, qui n'ont pas  suffisamment de quoi se nourrir, sont capables au cours de mes périples en tant que Messager de la paix des Nations Unies.
J'ai vu l'humeur de personnes à un point de distribution d'aide alimentaire passer d'une docile résignation à la panique la plus violente. C'est terrible de voir cette transformation diabolique dans un être humain. Les gens sont littéralement prêts à tuer pour nourrir leurs enfants - et, évidemment, les extrémistes en profitent et utilisent la nourriture pour recruter des tueurs.
Jabbat al Nusra, une branche de al Qaeda en Syrie, montre ses combattants jouissant de repas copieux dans des vidéos diffusés sur les médias sociaux. Daesh aime aussi donner l'impression que ses partisans sont bien nourris.
En Irak, des résidents, fuyant Falluja contrôlé par Daesh, racontaient l'année dernière que les extrémistes contrôlaient précieusement les réserves de vivres pour les distribuer aux familles qui fournissaient un des leurs en âge de combattre.
Selon le sénateur nigérian Abdul-Aziz Nyako, dont la circonscription a été attaquée par Boko Haram, les militants ont exploité avec succès le problème croissant de la faim pour gagner des combattants à leur cause.
« Il n'y a pas de nourriture du tout, a-t-il déclaré dans un discours publié sur son site Internet. Nous voyons des gens dans notre circonscription partir pour rejoindre Boko Haram uniquement pour trouver de quoi manger. »
La leçon à tirer de tout ça est que l'aide alimentaire ne se réduit pas uniquement à la question humanitaire. C'est aussi une question de sécurité. Notre sens commun humanitaire devrait être une raison suffisante pour que les hommes et les gouvernements aident les personnes qui souffrent de la faim. Mais si ce n'est pas le cas, peut-être que l'intérêt personnel sera un facteur de motivation qui fera bouger les choses?
Mon père, le roi Hussein de Jordanie, avait fait le lien entre sécurité personnelle et nationale. Il le traduisait ainsi : « Nous avons besoin de nous sentir en sécurité dans nos vies personnelles et sur le plan national. Nous avons besoin d'espoir pour nos enfants. Nous avons besoin d'opportunités pour nous développer sur un plan personnel et de foi dans la conscience morale du monde ainsi que dans notre propre destin. »
Il avait raison.
L'auteure, la princesse Haya Al Hussein, est messagère de la Paix des Nations Unies depuis 2007