La détresse psychologique de la génération numérique

OPINION / Comment vont les enfants au Québec ? Plutôt mal, si on se fie à tous les articles et rapports de recherche publiés au cours des derniers mois.

Les chiffres qu’on nous présente sont troublants. En voici quelques-uns : l’Institut de la statistique du Québec nous apprenait, dans son Enquête québécoise sur la santé des jeunes au secondaire, que la proportion d’élèves qui auraient un diagnostic de troubles anxieux serait passée de 9 % à 17 % en 6 ans. Pour les filles, ce taux serait de 23 %. Par ailleurs, 40 % des filles présenteraient un niveau élevé de détresse psychologique comparativement à 19 % chez les garçons. D’un autre côté, la proportion d’adolescents atteints de troubles du déficit de l’attention serait passée de 13 % à 23 % pour la même période.

D’après la Régie de l’assurance maladie du Québec, en seulement quatre ans, le nombre de jeunes de 6 à 20 ans à qui auraient été prescrits des antidépresseurs aurait augmenté de 50 % .2 En 2016-2017, près de 15 % des élèves prenaient des médicaments pour se concentrer ou se calmer. Chez les garçons, 19 % seraient ainsi médicamentés.

L’approche thérapeutique

L’industrie du dépistage et du diagnostic, qui aboutit parfois et même souvent à du surdiagnostic et à de la surmédication, est en expansion dans la belle province. Voilà peu, le ministre de la Famille du gouvernement caquiste proposait qu’un « dossier éducatif » soit ouvert pour chaque enfant à partir de la petite enfance afin de faciliter les interventions lorsqu’un problème de développement ou d’apprentissage serait détecté. De son côté, le ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant, annonçait la semaine dernière que 70 à 90 millions $ seraient investis au cours des deux prochaines années pour la détection des retards de développement chez les enfants.

Toutefois, face à l’augmentation effarante du nombre de personnes touchées par ces différents problèmes et aussi à l’impossibilité pour le système de santé, faute de ressources humaines et financières, de prendre en charge ou de soigner d’une manière adéquate ces personnes, on peut se demander si cette approche clinique, psychologique et individuelle est la bonne. Car, dans les faits, à quoi assistons-nous ici ? À une culture thérapeutique qui, grâce à différentes formes de dépistage, s’imagine pouvoir traiter l’ensemble des symptômes à partir de consultations individuelles ou de médications adaptées à chaque cas particulier.

Et si au lieu de vouloir traiter ces problèmes individuels uniquement à partir d’un dépistage et d’une approche clinique toujours plus poussée, on décidait de faire plus de place à une analyse globale de la situation au moyen d’une approche sociologique ? Mieux comprendre les habitudes, les comportements et, d’une manière générale, l’hygiène de vie de cette jeune génération nous permettrait par la suite d’orienter nos actions vers l’ensemble de cette population.

La génération iGen

C’est exactement ce qu’a décidé de faire Jean M. Twenge, professeur de psychologie à l’université de San Diego, dans son ouvrage intitulé la Génération internet. À partir de quatre grandes bases de données américaines, elle a comparé les habitudes de vie de la génération qui est née à partir de 1995 et qu’elle qualifie de iGen, aux habitudes des précédentes générations du même âge.

Ces analyses comparatives, qui s’appuient sur des millions de données et qui sont illustrées par plusieurs graphiques, font ressortir une dizaine de tendances dont la montée en flèche correspond au moment où une forte majorité de cette génération a commencé à faire massivement usage du téléphone intelligent.

Ainsi, parmi une foule de caractéristiques, Jean M. Twenge démontre que les membres de la iGen sont en déficit de sommeil, en moins bonne condition physique, pratiquent moins d’activités extrascolaires, passent moins de temps à interagir avec leurs camarades en face à face, développent moins leurs compétences sociales, craignent davantage la confrontation, lisent beaucoup moins, ont de moins bons résultats scolaires, se sentent seuls, isolés, sont plus susceptibles de ressentir de la tristesse, de l’anxiété, d’être malheureux et dépressifs. Sur ce dernier point, elle précise : « La montée soudaine et abrupte des symptômes dépressifs s’est produite quasiment au moment où les téléphones intelligents sont devenus omniprésents — soit au tournant des années 2011-2012 — et où les interactions physiques ont chuté ». Plus loin, elle va jusqu’à affirmer que « la iGen est au bord de la crise de santé mentale la plus grave observée chez les jeunes depuis des décennies. »

L’aliénation numérique

Évidemment, il s’agit ici d’une enquête effectuée à partir d’un échantillonnage provenant des États-Unis. Si on faisait le même exercice au Québec, arriverait-on aux mêmes conclusions ? Toutes les statistiques sur l’état de santé physique et mentale de cette même génération qui ont été publiées au Québec au cours des dernières années laissent supposer que ce serait malheureusement le cas.

Pourtant — et c’est ce qui est inacceptable — lorsque sont publiées ces recherches très inquiétantes sur l’état physique et psychologique de ces jeunes, rares sont les intervenants œuvrant dans notre système d’éducation ou celui de la santé et des services sociaux qui osent faire un lien direct entre les différents drames que vit cette génération et la surutilisation de ces appareils technologiques. Préférant garder le nez collé sur l’arbre au lieu de regarder la forêt, c’est ainsi que, s’appuyant sur une avalanche de diagnostics et de dépistages, on préfère s’attaquer aux symptômes au lieu de s’en prendre courageusement à l’une des sources importantes du problème que représente l’utilisation compulsive et par le fait même aliénante de ces outils technologiques par nos jeunes.

Face à ce qui prend de plus en plus les allures d’un véritable problème de santé publique, mais aussi de société, je crois sincèrement que Jean-François Roberge, le ministre de l’Éducation, et Danielle McCann, la ministre de la Santé et des Services sociaux, devraient mettre sur pied de toute urgence un comité dont le mandat serait d’étudier d’une manière sérieuse l’ensemble des impacts que les appareils numériques, et en particulier le téléphone intelligent, peuvent avoir sur la jeune génération, et ce, dans le but de pouvoir, par la suite, formuler des recommandations concrètes pour en atténuer les effets néfastes.

Ceux qui, en position d’autorité, ne prennent pas ce problème au sérieux maintenant, finiront tôt ou tard par se faire accuser de négligence envers ou par cette génération qui aujourd’hui en subit les conséquences désastreuses.

Ce texte a été écrit par Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, près de Montréal.