La dégénérescence morale du Parti républicain

ANALYSE / Né en 1854, le Parti républicain s’est d’abord démarqué par son engagement moral. Farouchement opposé à l’esclavage, le parti de Lincoln définit la guerre civile américaine comme une lutte pour assurer la liberté et l’égalité de tous devant la loi. Toutefois, d’un parti progressiste, pluraliste et inclusif, ce parti a connu un changement radical depuis 1945. Devenu de plus en plus réactionnaire, il s’est mis à embrasser la cause de la suprématie blanche.

Entre-temps, le Parti démocrate se démarqua en 1948 par un engagement en faveur de la promotion des droits civils. Avec l’adoption en 1964 de la loi sur droits civiques par le Parti démocrate, le Sud blanc se trouva donc orphelin politiquement.

Le Parti républicain vit dans ce virage politique une opportunité de faire une percée majeure dans le Sud, jusque-là un bastion démocrate. En conséquence, il adhéra à une stratégie sudiste. Aussi, les dirigeants républicains exploitèrent cyniquement la situation en enflammant délibérément l’animosité raciale comme moyen d’élargir leur influence politique.

Par la suite, les dirigeants républicains, que ce soit Nixon, Reagan ou la famille Bush, endossèrent de plus en plus la stratégie sudiste, tout en évitant de s’afficher ouvertement racistes. Ce gambit fut payant. En moins d’une génération, le Sud blanc fut transformé en bastion républicain.

Toutefois, une étape de plus fut franchie dans la stratégie républicaine en 2015. Car contrairement aux dirigeants républicains précédents, Donald Trump n’hésita pas à ouvrir toute grande la boîte de Pandore raciale. Il démontra une capacité unique de jouer avec le racisme comme moyen de renforcer sa position politique. Ses propos racistes depuis trois ans ne font que confirmer une attitude personnelle sur cette question qui remonte aux années 1970.

En 2015, Trump fit du dénigrement des minorités raciales ou ethniques la pierre angulaire de sa stratégie de conquête du parti républicain. En dépeignant les Afro-Américains comme des êtres intellectuellement inférieurs et les Hispaniques comme des voleurs, des violeurs et des meurtriers, il adopta ouvertement une rhétorique raciste. Son flirtage avec le fanatisme racial lui a permis de se constituer une base politique d’au moins 40 %.

Depuis trois ans, la bigoterie et les propos racistes exprimés par Trump dépassent un simple rejet de la rectitude politique. Ses blagues et épithètes racistes ont nourri le ressentiment racial de nombreux blancs, pas seulement dans le Sud, mais aussi dans de nombreuses régions rurales du nord. Ce faisant, Trump a polarisé le discours politique américain autour de sa rhétorique xénophobe et raciale. 

En dénigrant régulièrement les immigrants et les minorités raciales ou ethniques et en s’affirmant comme un « nationaliste », Trump envoie des signaux clairs aux nationalistes blancs. Il démontre ouvertement qu’il approuve leurs causes racistes. Ce clin d’œil fut immédiatement compris par ses partisans les plus agressifs. 

En conséquence, les membres de groupes nationalistes blancs et néonazis choisirent non seulement de soutenir massivement son programme politique, mais aussi de se joindre au Parti républicain. Si le Parti républicain n’est pas devenu intrinsèquement raciste, les membres du parti devraient au moins se demander pourquoi autant de personnes à la peau blanche souscrivant aux valeurs racistes cherchent à se joindre à leur parti depuis 2015.

Loin de dénoncer ouvertement Trump pour sa bigoterie et ses propos racistes, les dirigeants républicains ont choisi depuis trois ans de minimiser ceux-ci, comme si « ses propos ne devaient pas être pris au sérieux ». Ce faisant, les dirigeants républicains cautionnent les discours racistes de Trump comme stratégie pour motiver sa base et gagner plus de votes.

Plus encore, un nombre grandissant de représentants et sénateurs et autres hauts officiels républicains souscrivent ouvertement aux propos racistes de Trump de peur de s’aliéner des électeurs blancs. Ils démontrent ainsi comment l’idéologie du nationalisme blanc est devenue une partie intégrante du Parti républicain.

Dans la foulée de la rhétorique nationaliste blanche, les législateurs républicains partout aux États-Unis ont systématiquement adhéré à une stratégie visant à accroître l’inégalité raciale. Pour ce faire, ils sont engagés dans un effort systématique de suppression de la participation des électeurs non blancs (gerrymandering, carte d’électeurs, etc).

Entre-temps, différentes études démontrent qu’une majorité des Afro-Américains, Hispaniques et Américains d’origine asiatique s’identifient comme conservateurs. Mais pour ces conservateurs traditionnels provenant des minorités raciales ou ethniques, il n’y a aucune raison de soutenir un parti qui dénigre ouvertement les personnes de couleur. Aussi, au lieu de voter pour le Parti républicain, avec lequel ils partagent largement les valeurs sociales conservatrices, ils votent massivement pour le Parti démocrate. 

Un récent sondage du Pew Research Center démontre que 84 % des électeurs afro-américains s’identifient au Parti démocrate, alors qu’ils ne sont que 8 % à soutenir le Parti républicain. De même 63 % des Hispaniques adhèrent au Parti démocrate, comparativement à 28 % pour le Parti républicain. Finalement, 65 % des Américains d’origine asiatique préfèrent le Parti démocrate contre seulement 27 % pour le Parti républicain.

Les élections de mi-mandat ont sonné l’alarme pour beaucoup de hauts dirigeants républicains. Un virage important s’impose. Dans 25 ans, les blancs seront minoritaires aux États-Unis. Si aucune tentative n’est faite pour récupérer le vote conservateur provenant des minorités raciales ou ethniques, le Parti républicain deviendra de plus en plus marginalisé. Il a donc urgemment besoin de retourner à une stratégie plus inclusive similaire à celle proposée en 2015 et 2016 par Jeb Bush.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.