Zoubida Maallah

La culture francophone peut prospérer dans un Canada pluraliste

OPINION / Zoubida Maallah, 18 ans, aplatit le regard. Timide, mais inébranlable et déterminée, elle m’a fixé à travers l’objectif de mon appareil photo. C’était une de ses premières manifestations. Encouragée par sa mère, Maallah allait élever sa voix dans le monde en tant que jeune Québécoise.

Elle s’était rassemblée avec d’autres manifestants au Square Victoria à Montréal afin de protester la Charte des valeurs de 2013, qui la forcerait à abandonner son hijab.

Bloggeuse de monde et culture, j’étais là pour recueillir les témoignages de Montréalaises sur l’importance du hijab dans leur vie. Lorsque j’étais une jeune Franco-Ontarienne, je manifestais contre les lois de l’Ontario. Féministe, je manifestais pour le droit d’une femme de choisir ce qu’elle fait de son corps. Canadienne française, je manifestais contre le désir de ma communauté ethnique de placer le caractère sacré de la langue et de la culture au-dessus des valeurs fondamentales d’égalité et de liberté.

Au Québec, la notion d’un multiculturalisme prédateur a été invoquée dans l’histoire récente par les politiciens pour protéger l’intégrité du Québec pure laine. Une identité provinciale et ethnique si exclusive qu’elle a même écarté les francophones hors Québec. Après tout, nous étions des « dead ducks », comme le disait René Lévesque, des « cadavres chauds », qui ont « à peu près tous disparus. »

L’histoire politique récente du Québec regorge d’incidents qui mettent en lumière les limites du multiculturalisme dans cette province. Jacques Parizeau, qui en 1995 annonçait que « l’argent et le vote ethnique » avaient coûté l’indépendance du Québec. La Commission Bouchard-Taylor en 2007, qui cherchait à évaluer des accommodements culturels raisonnables. La Charte des valeurs de 2013. Le procès Shafia. Et maintenant, la loi sur la laïcité de l’État. Ces incidents ont suscité des débats, débats parfois violents, sur la place occupée par l’Islam et le hijab dans la société québécoise.

En Ontario français, c’est sous prétexte de protéger le multiculturalisme que les droits linguistiques des Francophones ont été limités, le pluralisme ayant été utilise à mauvais escient comme outil pour semer la division parmi nos voisins non-francophones. Par exemple, la lutte de notre communauté pour rétablir le Commissariat aux services en français et le financement de l’Université de l’Ontario français a suscité de vives critiques selon lesquelles nous sommes un « groupe d’intérêt spécial », avec des « exigences » pour des « accommodements » et des « privilèges » qui ne sont pas accordés à d’autres groupes linguistiques.

À son niveau le plus fondamental, l’argument invoqué pour contrôler les communautés ethnoculturelles et racisées au Québec est le même que celui cité pour limiter les droits linguistiques des Francophones en Ontario : votre culture est source de division. Certes, les conséquences de ces arguments sont tout à fait différentes et beaucoup plus graves pour nos voisins racisés du Québec, mais les résultats escomptés sont les mêmes : assimilez-vous.

L’Ontario français, en revanche, pourrait démontrer que le Canada français peut à la fois préserver sa langue et sa culture, tout en ayant des racines ethniques diverses. Les Franco-Ontariens sont de plus en plus multiethniques et multiraciaux, et ce sont les Franco-Ontariens nés à l’étranger qui connaissent la croissance démographique la plus rapide dans la province. Ces nouveaux Franco-Ontariens sont l’une des raisons pour lesquelles l’Université de l’Ontario français a choisi le sud de l’Ontario comme emplacement, où la communauté croît le plus rapidement et est la plus diversifiée.

Aujourd’hui, le portrait de Maallah est accroché au Musée canadien de l’Histoire, à Gatineau. Diplômée de l’Université d’Ottawa, elle lutte contre l’extrémisme violent. Son portrait et les paroles qu’elle m’a adressé en cette journée glaciale à Montréal sont exposés aux côtés d’une photographie de la militante des droits civiques Viola Desmond et flanquée de l’uniforme et du turban de Baltej Singh Dillon, le même turban dont il a obtenu le droit de porter dans son uniforme de la GRC.

Les exploits de jeunes femmes comme Zoubida Maallah, qui remettent en question les postulats culturels au sujet des femmes et du hijab, ne sont pas moins dignes de grandeur – chacune s’est battue sur les lignes de bataille politiques, religieuses et culturelles tracées sur leurs corps.

« Mes enfants verront cette photo un jour, » m’assure Maallah, aujourd’hui âgée de 23 ans, alors que sa mère la regardait avec fierté lors du lancement de l’exposition en 2017.

Alors que la loi sur la laïcité au Québec passe ses premiers tests juridiques, les Franco-Ontariens peuvent venir réfuter les idées selon lesquelles une société pluraliste entraînera l’effacement de notre culture et de notre langue. Que c’est précisément par amour de notre langue maternelle et de notre culture que nous pouvons sympathiser avec nos cousins québécois, à la fois pour protéger l’avenir de la langue française au Canada, et dans le désir d’une francophonie canadienne authentiquement multiculturelle. L’avenir de nos communautés – ici en Ontario et pour nos voisins du Québec – en dépend.

Isabelle Bourgeault-Tassé, Toronto