L'itinérance est un problème lié au manque de logement, selon le coordonateur de Logemen'occupe.

La crise du logement

OPINION / Le 21 décembre dernier, une halte-chaleur a ouvert ses portes dans les locaux de la Soupe populaire de Hull. Faisant face à une demande allant au-delà de sa capacité d’accueil, le Gîte ami a collaboré à la mise en place de cette nouvelle ressource avec la Soupe populaire et la Ville de Gatineau afin de permettre aux personnes sans logis d’avoir accès à un lieu où passer la nuit à la chaleur et de pouvoir y consommer des breuvages chauds.

Cette situation de débordement n’est pas exclusive à Gatineau. Elle se retrouve, malheureusement, dans plusieurs autres villes du Québec et du Canada. À titre d’exemple, à Montréal, un refuge d’urgence a été aménagé en toute urgence dernièrement sur le site de l’ancien Hôpital Royal-Victoria. À Ottawa, la Ville a dû signer des accords avec six hôtels et motels supplémentaires pour être en mesure de répondre à la demande des ménages sans logis. Entre 2014 et 2017, le nombre de familles sans abri cherchant un refuge à Ottawa a bondi de 143 %. À Québec, des lits ont dû être ajoutés dans plusieurs refuges. À Gatineau, les Œuvres Isidore Ostiguy, le seul organisme qui offre un refuge temporaire aux familles sans logis, fait face au même phénomène et, faute de place, doit de plus en plus refuser des demandes d’hébergement de nouvelles familles sans logis.

L’itinérance n’est pas qu’un problème lié au manque de logement, mais c’est toujours un problème lié à un manque de logement. C’est ce que reconnaissent maintenant, en principe, les gouvernements d’Ottawa et de Québec dans différentes politiques et programmes dédiés à la lutte à l’itinérance.

Après avoir fait l’objet de très vives critiques au cours des 20 dernières années par un comité de l’ONU pour ne pas avoir respecté leurs engagements à l’égard du droit au logement tel que stipulé à l’article 11 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), ces deux paliers de gouvernement se sont récemment engagés à favoriser le logement abordable comme vecteur principal de la lutte à l’itinérance. Selon Ottawa et Québec, tous les efforts possibles devraient maintenant être consacrés afin que les personnes en situation d’itinérance puissent accéder rapidement à un logement convenable, tel que défini et reconnu par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU.

Selon cette définition, un logement convenable doit être vu comme un lieu qui permet d’accéder à une existence sociale et d’avoir une vie privée. Il ne faut pas le concevoir dans un sens étroit ou restreint, c’est-à-dire comme un simple abri ou un refuge permettant d’avoir un toit au-dessus de la tête. Peu importe le contexte, pour y parvenir, plusieurs aspects doivent être pris en considération, soit la sécurité d’occupation, l’accès au logement sans discrimination, la capacité de paiement, l’habitabilité, l’emplacement, l’existence de services, matériaux, équipements et infrastructures, ainsi que le respect de l’identité et de la diversité culturelles. Il convient de l’interpréter comme un lieu où tous et toutes peuvent aspirer à vivre en sécurité, dans la paix et la dignité.

En tant que signataires du PIDESC, le Québec et le Canada doivent s’assurer de la matérialisation concrète de ce droit au logement. Ils doivent agir par tous les moyens appropriés et au maximum de leurs ressources disponibles. Ils doivent donner la priorité aux groupes sociaux vivant dans des conditions défavorables en leur accordant une attention particulière. À cet égard, le Comité des DESC soutient que des stratégies gouvernementales claires doivent être adoptées et appuyées par l’octroi des ressources nécessaires provenant des fonds publics. Conséquemment, l’État est par exemple tenu d’offrir des logements à bas prix en quantité suffisante et de garantir que les plus pauvres y auront accès à travers des systèmes de subventions appropriées comme des suppléments au loyer.

Tout en reconnaissant l’importance de la mise en place d’une nouvelle ressource dédiée au bien-être des personnes en situation d’itinérance comme la halte-chaleur, il nous apparaît aberrant, dans un pays aussi riche que le Canada, que cette solution soit actuellement la seule alternative tangible qui s’offre à ces personnes incapables d’avoir accès à un refuge. Cette solution, au même titre que les refuges, n’est qu’un pis-aller et ne peut être considérée comme une solution décente et juste vis-à-vis les engagements du Canada et du Québec à l’égard du droit au logement. Ces personnes sont des citoyens à part entière et sont en droit d’avoir accès rapidement et en priorité à des logements sociaux. À défaut, ils devraient pouvoir obtenir rapidement de l’aide financière adéquate - comme des suppléments au loyer - pour leur permettre de se trouver un logement adéquat et abordable dans le marché privé. C’est ce que prévoit notamment la Politique de lutte à l’itinérance du Québec et le Programme « logement d’abord » du gouvernement du Canada.

Comme le soulignait le Comité des DESC dans ses observations adressées au Canada en 1998 : « L’Indice du développement humain indique qu’en moyenne, les Canadiens jouissent d’un niveau de vie particulièrement élevé et que le Canada a la capacité de respecter pleinement tous les droits inscrits dans le Pacte. Malheureusement, il ne le fait pas encore… »

En adhérant au PIDESC en 1976, le Canada et le Québec ont pris des engagements fermes qui doivent se traduire par l’obligation de respecter le droit au logement, l’obligation de le promouvoir et de le mettre en œuvre. À la lumière de ce que nous constatons actuellement, il est clair que les réponses des gouvernements du Québec et du Canada restent, malheureusement, encore largement insuffisantes pour s’attaquer aux causes de l’itinérance et permettre des voies de sortie durables eu égard aux engagements qu’ils ont pris vis-à-vis le respect de ce droit fondamental. Dans un État aussi riche que le nôtre, on n’insistera jamais assez sur le fait qu’aucun compromis et qu’aucune compromission au détriment du respect du droit au logement ne devrait être admis dans les mesures de lutte à l’itinérance. Si les haltes-chaleur, les refuges, l’hébergement de transition et les soupes populaires sont des ressources importantes et essentielles dans la panoplie des mesures de lutte à l’itinérance, ces ressources ne peuvent et ne doivent pas être envisagées comme une solution de désengagement et de compromis de la part de l’État vis-à-vis le respect du droit au logement.

Dans cette perspective et en présence d’une nouvelle crise du logement, nous estimons que les organismes communautaires dédiés à la lutte l’itinérance et au changement social ont le devoir de rappeler à l’ordre les élus d’Ottawa et de Québec vis-à-vis leurs engagements et leurs belles promesses non respectés à l’égard de ce droit fondamental tout en revendiquant la mise en place immédiate de mesures structurantes permettant une sortie rapide de la rue pour l’ensemble des familles et personnes qui n’ont toujours pas accès à un logement convenable. Tel que l’a justement souligné l’abbé Pierre, comme acteur du changement social, nous avons le devoir de rappeler à nos élus que « gouverner c’est d’abord avoir le souci de loger convenablement son peuple ».

Ce texte a été écrit par François Roy, coordonateur de Logemen’occupe.