Journal de confinement, premier mois, à Québec

POINT DE VUE / Nous étions 65 aînés à notre septième de dix rencontres pour étudier «Des Hommes et des Femmes qui ont changé le monde», à l’Université du Troisième âge de l’Université Laval. Cet après-midi-là était consacré à un colosse de l’histoire : Gandhi et l’Indépendance de l’Inde par sa voie extraordinaire de méthodes non-violentes et ce fut un cours très stimulant.

Mais prévoyant la fermeture de l’université, nous avons fait une conclusion prévisionnelle des belles semaines partagées, en évoquant les trois personnages qui suivaient et en nous saluant bien amicalement. Deux jours plus tard on demandait aux aînés de se placer en confinement. Cette suspension nécessaire fait néanmoins perdre beaucoup et c’est ce que nous voulons faire voir ici.

Depuis janvier, nous tentions de parvenir à une compréhension empathique de :

GENGIS KHAN et de ses descendants, surtout ses filles et petites filles « les Reines Mongoles » construisant le monde moderne par des synergies considérables entre les personnes, les idées et les produits qui circulaient sur la Route de la Soie pacifiée, après leurs féroces conquêtes des peuples eurasiatiques. Plus tard, par cette même route, ils devenaient propagateurs de la grande peste qui au 14ème siècle a emporté des millions d’Asiatiques et de 30 à 50% des populations européennes. Nous nous sommes dit qu’il fallait  surveiller l’épidémie en Chine qui risquait de se propager par les voies multiples de la mondialisation, comme jadis sur le réseau qui traversait l’Eurasie…

MARIE-THÉRÈSE impératrice d’Autriche sauvegardant la monarchie des Habsbourg, freinant le militarisme prussien et consolidant un Empire austro-hongrois avec la grande richesse multiculturelle de l’Europe Centrale (la Mittel Europa)…

CATHERINE II impératrice élargissant l’Empire de Russie par des guerres contre la Turquie ottomane et par une habile diplomatie avec l’Europe. Adepte de la « dictature éclairée », elle échappa de justesse à la grande mobilisation des gueux par le cosaque Pougatchev qui  préfigurait bien d’autres révoltes jusqu’à celle de Lénine. Nous avons rappelé alors l’épidémie catastrophique à Moscou judicieusement freinée par Grigori Orlov…

SIMON BOLIVAR, El Libertador, artisan majeur de l’affranchissement du terrible  colonialisme hispanique en Amérique du Sud, définissant des institutions démocratiques  et tentant de créer les États-Unis d’Amérique du Sud…

IBN SÉOUD transformant en sédentaires les Bédouins nomades depuis toujours afin d’unifier l’Arabie, de la moderniser avec la découverte du pétrole et de la mer d’eau fossile enfouis sous les sables, mais demeurant résolument wahhabite sous la gouverne, jusqu’à  nos jours, de sa dynastie…

Des samouraïs réalisant la Révolution MEIJI pour faire passer le Japon isolé avec son  féodalisme des shoguns à un rôle prééminent dans le modernisme mondial. Un exemple de transformation sociétale réalisé à toute allure selon un modèle d’adaptation typiquement nippon…

GANDHI qui, après un parcours exceptionnel, invente la voie extraordinaire de méthodes non-violentes et mobilise des millions d’Indiens pour l’Indépendance de l’Inde et l’affranchissement de l’Humanité des formes diverses de pouvoir…

Nous étions sur le point de rencontrer un autre colosse de l’histoire, BEN GOURION qui a joué un rôle décisif dans la création d’un État d’Israël conçu pour cohabiter en paix avec un État Palestinien, puis ELEANOR ROOSEVELT qui a adouci le mode de vie américain lors du New Deal et présidé la Commission de l’ONU pour la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Nous aurions conclu avec l’un des hommes ayant le plus changé le Monde, CLISTHÈNE qui a conçu et implanté à Athènes, il y a 2,500 ans, les institutions de la Démocratie Participative, donnant accès aux découvertes scientifiques et à la création tous azimuts. Pendant 260 ans, de Solon à Alexandre le Grand, l’invention et l’expérience de la démocratie participative grecque s’est répandue à travers la Méditerranée. Après avoir été refoulée pendant deux millénaires, un retour du refoulé l’a fait parvenir jusqu’à nous, changeant à jamais les relations entre les humains.

Notre session de printemps, annulée elle aussi, devait commencer au début d’avril, avec les personnages suivants :

ANGELA MERKEL donnant un solide élan à l’Allemagne démocratique unifiée

JOHN EDGAR HOOVER créant et dirigeant le FBI pendant ½ siècle, sous huit Présidents

SPARTACUS conduisant contre Rome la plus grande révolte d’esclaves de l’histoire

LA REINE VICTORIA et l’édification autour du globe de l’immense Empire Britannique

Les années décisives et le processus exceptionnel de LA CRÉATION DU CANADA avec notamment JOHN A. MACDONALD, GEORGE-ÉTIENNE CARTIER, GEORGE BROWN, ANNE NELSON BROWN ET ALEXANDER TILLOCH GALT, en comparant cette naissance avec celle des États-Unis d’Amérique.

Et nous aurions continué à l’automne avec dix autres personnages. Notre site web présente 50 personnages répartis dans les quatre cours et seize conférences particulières. Parmi nos personnages, une dizaine ont vécu une pandémie aux conséquences de morts massives [Peste d’Athènes, de Justinien, des Mongols, hécatombe des Amérindiens, Grippe Espagnole] et une douzaine ont vécu des épidémies plus localisées. Mais elles ont toutes entraîné des changements sociaux majeurs, dont les effets jouent encore à notre époque. 

L’étude de ces personnages a donc plein de leçons à nous transmettre sur les chemins à suivre et à éviter quand il s’agit de mobiliser des collectivités, d’opérer des transformations chez les peuples par des processus de transition adéquats pour répondre aux plus grandes exigences de la vie des individus et des collectivités. Nous le répétons depuis seize ans : « leur histoire est notre histoire ». Ils avaient des visions claires et à long terme des changements qu’ils entendaient réaliser. Leurs biographies montrent les expériences atypiques auxquelles ils ont été exposés dans leur jeunesse et qui les ont amenés à désirer le monde autrement. Habités, obsédés même, par leurs visions, ils ont identifié des objectifs et des stratégies menant à des succès ou à des échecs. En analysant leurs cheminements, nous voyons leur capacité de discerner les priorités réelles ou illusoires, leur ténacité à  concentrer les ressources sur les priorités à haut rendement  ou à les éparpiller sur des activités à bas rendement. Par-dessus tout, nous analysons leur aptitude à exercer une autorité aidante, à construire une alliance avec des leaders pour favoriser de la participation, de la démocratie, ou au contraire leur choix du pouvoir sous l’une de ses deux formes : le pouvoir « par manque » conduisant à l’anarchie et à la guerre civile ou le pouvoir « par excès » conduisant à la dictature et à la désignation de boucs émissaires. Nos étudiants apprennent à bien distinguer ces processus, confondus en général, et à comprendre la problématique des chefs, le désir de sauveurs, à l’opposé de la démocratie où tous et toutes participent à la vie sociétale.

Depuis 16 ans, plus de 2400 personnes ont suivi nos cours sur «Des Hommes et des Femmes qui ont changé le Monde ». Âgés de 50 à 85 ans, de la grande région de Québec et même de plus loin, les étudiants sont retraités en majorité, ont  voyagé à travers le monde et plusieurs ont étudié et travaillé en divers pays. Ils sont assidus et appliqués, heureux d’être là, participatifs et généreux de leurs feedbacks. Un bon nombre sont des grands-parents. Or, des études ont démontré leur influence sur leurs petits-enfants pour la conception de la vie et de la société, la vision du monde, les attitudes à l’égard des autres, la passion pour certaines professions, etc…Des grands-parents qui ont voyagé à travers le monde, qui ont beaucoup lu, qui connaissent et surtout comprennent l’histoire font toute la différence. On ne saurait sous-estimer, pour l’avenir d’une société, les efforts qui sont faits pour enrichir les aînés de la connaissance des leçons de l’histoire. Nous sommes convaincus que ces aînés ne seront pas plus tard régressés, comme on en voit trop dans les actuelles résidences, à attendre dans une totale dépendance et passivité la fin de leur vie.

Les cours de l’Université du Troisième âge procurent une expérience probablement unique dans la Société. Imaginez une soixantaine d’aînés participant avec leurs expériences d’infirmière, d’enseignant, de fonctionnaire, de médecin, de bibliothécaire, de juge, d’entrepreneur, de secrétaire, de banquier, de pharmacien, de policier, de psychologue, d’urbaniste, de diplomate, de travailleur social, de biologiste, d’agent de voyage, de politologue, de géologue, d’astrophysicien, de sous-ministre, d’historien, de géographe, d’architecte, de chimiste, de vice-recteur, d’économiste, d’agriculteur, d’avocat, d’esthéticienne, de gestionnaire, de dentiste, de technologue, d’ingénieur, d’archéologue, de comptable, de militaire, de graphiste, etc…etc…chacune et chacun posant ses questions, apportant un commentaire, effectuant des liens entre plusieurs personnages , confirmant des données à partir de son expertise, de ses voyages, de ses lectures…Après quelques semaines, ces aînés découvrent une transformation qui s’opère en eux et disent par exemple : « Ça nous fait du bien…Que de belles découvertes pour nous…Ca nous grandit…On se sent meilleur…On apprend beaucoup… Ces personnages qui ont changé le monde nous semblent plus humains maintenant...Nous adorons la formule de transmission de connaissances que vous avez choisie… On apprend beaucoup et on ne s’ennuie jamais. Bravo…On a hâte de se retrouver la semaine suivante ».

Une autre caractéristique originale est que nous sommes un couple de professeurs âgés de 72 et 75 ans. La dynamique d’un couple exerce une influence additionnelle. Ils en parlent souvent : « Vous êtes complémentaires…on sent tant de  complicité affectueuse entre vous, c’est beau à voir… Diffuser ainsi la culture, après avoir tant travaillé pour la société, est un cadeau d’une grande générosité… Les deux professeurs connaissent très très bien leur matière et savent la transmettre de façon captivante, qui pique la curiosité… Votre abondante bibliographie permet d’aller encore plus loin par les lectures suggérées ». Ce sont des feedback qui stimulent à bien préparer les cours pour une présentation intéressante.

Perdre une année à ce point de notre vie, bien sûr ce n’est pas rien. En outre, cela a d’autres conséquences, pour les étudiants et pour notre société à commencer par notre Capitale Nationale. Comme le dit un de nos voisins : « Quel gachis ! ».

Quand on subit une épreuve, il est toujours aidant de découvrir que d’autres l’ont traversée et qu’il y a des leçons à tirer de leur expérience. Quand, comme maintenant, les Sociétés suspendent leur fonctionnement, en raison d’une pandémie grave, il est aidant de découvrir dans l’Histoire de nombreuses expériences similaires dont on peut dégager des leçons utiles.

C’est donc le temps de lire de grands livres d’histoire. D’abord pour mieux comprendre les expériences vécues par les milliards de femmes et d’hommes qui sont passé sur cette planète avant nous, voir que « leur histoire est notre histoire », en saisir des leçons dont nous avons grand besoin et aussi de lire ces livres puissants qui transforment notre conception de la vie et notre vision du monde. En voici une courte sélection parmi quelques 3,400 ouvrages.

Quelques livres puissants qui transforment notre façon de voir les choses :

DARWIN, Charles, Voyage d’un naturaliste autour du monde, Paris, Alfred Costes, 1922

DE BEAUVOIR, Simone, La vieillesse, Gallimard, 1970.

GROSSMAN, David, On  Killing,  N.Y.,  Hachette Book Group, 2009.

MAALOUF, Amin,  Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998.

MARGULIS, Lynn et Dorion SAGAN,  L’univers bactériel,  Seuil, 2002.

MILGRAM, Stuart, Soumission à l’autorité,  Paris, Calmann-Lévy, 1974.

MILLER, Alice, Abattre le mur du silence, Aubier, 1991,  La connaissance interdite, 1988,  C’est pour ton bien, 1984.

STIGLITZ, Joseph-E.,  Le triomphe de la cupidité, Arles, Actes Sud, Babel, 2011 et La Grande Fracture, Babel, 2015.

WEATHERFORD, Jack, Ce que nous devons aux Indiens d’Amérique, Albin Michel, 1993.

 ZINN, Howard,  Une Histoire populaire des États-Unis, Montréal, Lux, 2002.


Quelques excellents livres pour mieux comprendre l’Histoire :

 BENOIST-MÉCHIN, Jacques,  Le rêve le plus long de l’histoire, 7 volumes, L.A. Perrin, 1976-79.

CANTOR, Norman F., In the Wake of the Plague, N.Y., H. Perennial, 2002.

DE ROMILLY, Jacqueline,  Problèmes de la démocratie grecque, Paris,  Hermann, 1975.

GALBRAITH, John Kenneth, La crise économique de 1929,  Payot, 1989,  et  The Culture of Contentment, H. M. Cie, 1992.

KAPLAN, Robert D., The Revenge of Geography, N.Y., Random House, 2012.

MACMILLAN, Margaret,  Les artisans de la paix,  J.C. Lattès, 2006.

TOYNBEE, Arnold J., Le Monde et l’Occident,  Desclée de Brouwer, 1953  et  L’Histoire, Elsevier, 1978 et Guerre et civilisation, Gallimard, 1962.

TUCHMAN, Barbara,  La marche folle de l’histoire R. Laffont, 1985 et Août 14,Presses de la Cité, 1962.

CHURCHILL, Winston, Mémoires de guerre, !919-1941, Texto, 2013.

HAFFNER, Sebastian,  Considérations sur Hitler, Paris, Perrin, 2014.

HAWES, James, The Shortest History of Germany, N. Y., The Experiment, 2017-2019.

HERMAN, Arthur, How the Scots invented the Modern World, N.Y., Three Rivers Press, 2001.

L’auteur enseigne avec Alice Labrèque, depuis 16 ans, « Des Hommes et des Femmes qui ont changé le monde », à l’Université du Troisième Âge de l’Université Laval (www.labrequeroutier.com). Leur principale publication est « La Communication Collective », Québec, J.R.C. 2003 et  Saguenay, JCL, 2004.