La décision finale d’accueillir ou non les Jeux de la Francophonie revient maintenant à un gouvernement minoritaire qui cumule une dette importante, doit gérer des contraintes fiscales et souffre d’une démographie en déclin.

Jeux de la Francophonie: au-delà de l’argent

OPINION / Les Jeux de la Francophonie ont réussi là où les politiciens du Nouveau-Brunswick ont échoué : ils sont parvenus à créer un consensus qui atténue le clivage linguistique. Tant les francophones que les anglophones dénoncent la prétendue montée vertigineuse des coûts requis pour accueillir les jeux à Dieppe et Moncton en 2021.

Cependant, les arguments économiques qui s’opposent au financement provincial sont insuffisants. Ils souffrent de myopie et ne tiennent pas compte de facteurs importants, notamment la réputation internationale de cette petite province canadienne. La plupart des politiciens et citoyens persistent à défendre des arguments tendancieux dans les médias : ceux qui s’alignent avec leur préférences partisanes ou idéologiques.

Plusieurs mériteraient de porter l’odieux dans cette affaire. Le déficit de transparence parmi les organisateurs et le gouvernement antérieur est inquiétant. Aussi, les messages publics charriés de l’autre côté de la législature sont pour le moins créatifs et à peine factuels.

Par exemple, le budget n’a pas septuplé ou été fabriqué de toutes pièces du jour au lendemain. Le prix initial de 17 millions $ était une proposition théorique ou une estimation minimale. Il était entendu parmi les autorités, mais non pas communiqué au public, que les coûts réels allaient être définis avec plus de précision plus tard. De tels investissements publics considérables devraient normalement être partagés avec public et justifiés bien avant l’événement.

Quiconque pense que les 17 millions $ proposés représentaient le budget exact et final ne comprend pas tout à fait la nature complexe des préparatifs pour accueillir des événements sportifs internationaux. Les coûts véritables se situent probablement quelque part entre la proposition minimale faite en 2015 et les 130 millions $ estimés dans le rapport d’experts que les organisateurs viennent de rendre public. Le coût de 50 millions $ proposé par Sherbrooke, candidature rejetée, est peut-être même insuffisant considérant que plusieurs coûts d’infrastructure avaient déjà été financés par les Jeux du Canada en 2013.

La décision finale d’accueillir ou non les Jeux de la Francophonie revient maintenant à un gouvernement minoritaire qui cumule une dette importante, doit gérer des contraintes fiscales et souffre d’une démographie en déclin.

La question fondamentale est la suivante. Est-ce que les arguments économiques en faveur ou contre les Jeux de la Francophonie tiennent la route? Ou bien, quels sont les facteurs à la base de la décision du gouvernement de procéder ou d’annuler les Jeux?

Les économistes restent sceptiques à l’égard des retombées économiques des événements internationaux ou de la convoitise d’équipes sportives professionnelles.

La construction du moderne Centre Avenir à Moncton a requis un investissement public de combien déjà?

Plusieurs économistes analysent les Jeux de la Francophonie sous les lorgnettes du « retour sur l’investissement » et tentent de prédire l’effet multiplicateur. Autrement dit, pour chaque dollar dépensé, combien de revenus seront générés après un certain nombre d’années. Mais au fond, est-ce même la bonne approche?

Les économistes Pierre-Marcel Desjardins, Richard Saillant et d’autres ont exprimé des réserves ou des arguments économiques à l’encontre des Jeux dans les médias. Les Jeux ne peuvent être justifiés par les modèles économiques ou uniquement du point de vue du développement économique, prétendent-ils.

Cependant, il y a des retombées intangibles, positives ou négatives, qui ne peuvent être quantifiées aisément lorsque vient le temps de prendre une décision gouvernementale. Celles-ci ne sont habituellement pas prises en ligne de compte par les économistes. En bref, les bénéfices ne sont pas uniquement économiques.

Fondamentalement, que vaut la réputation du Nouveau-Brunswick sur la scène internationale? Quelles seraient les incidences socio-politiques de l’annulation des Jeux? Comment cette province peut prétendre vouloir attirer les immigrants si elle ne tient pas ses promesses ou n’a pas une vision globale du sport, de la culture ou de la langue?

Est-ce que les économistes et les citoyens ont bien pris en ligne de compte les bénéfices non-économiques? A-t-on quantifié le retour d’investissement en infrastructure? Une fois les athlètes et participants culturels rentrés chez eux, les Néo-Brunswickois pourront toujours utiliser les infrastructures qui auront été construites ou rénovés. Même si les touristes canadiens ne pourront vraisemblablement trouver une chambre d’hôtel durant l’événement, pourquoi ne visiteraient-ils pas le Parc Fundy ou la ville de Saint-Jean? Tout le monde gagne.

Pourquoi la population est-elle si encline à écarter la Francophonie? Que dirait-on si c’était les Jeux du Commonwealth?

D’autres dépenses publiques ne semblent pas déranger la population. En 1984, le Pape Jean-Paul II a fait un arrêt mémorable devant les fidèles qui sont venus le voir en grand nombre. En 2002, la Reine a visité cette belle province pour 25 h bien remplie à l’occasion de son jubilaire d’accession au Trône. On pourrait se demander combien d’argent public a été dépensé pour accueillir ces dignitaires en grande pompe? Devrait-on même évaluer de tels événements à l’aune des retombées économiques locales? Devrait-on simplement admettre qu’ils ont une valeur au-delà de la dimension économique?

La plupart des citoyens reconnaissent que certains événements symboliques requièrent des dépenses qui ne sont pas toujours pleinement récupérés au sens pécuniaire. Cependant, dans la plupart des cas, c’est la chose appropriée à faire : d’autant plus lorsqu’une réputation internationale est en jeu.

L'auteur, Ricky G. Richard, est politologue, à Québec.