Il faut revoir l’œuvre de ce génie tragicomique du cinéma et se souvenir de l’humaniste, de l’« agitateur de la paix », comme Charlie Chaplin aimait à se qualifier lui-même.

Il y a 40 ans nous quittait Chaplin

Ce 25 décembre, cela fera 40 ans qu’est décédé Charlie Chaplin, plein auteur de 66 films tournés entre 1914 et 1966. Profitons-en pour rappeler brièvement la carrière de cet immense artiste, doublé d’un progressiste.

 Né à Londres le 16 avril 1889, le petit Charles connaît une enfance indigente. Charles père, absent et alcoolique, trépasse en 1901 ; la fragile Hannah, de son côté, est souvent admise à l’asile ; le frère aîné, quant à lui, est dans la marine de plaisance. Comme chez Charles Dickens — duquel le résilient Chaplin allait conserver Oliver Twist comme livre de chevet toute sa vie durant —, les douloureux souvenirs de jeunesse imprégneront l’œuvre chaplinienne.

En 1914, il crée son personnage resté dans l’imaginaire : Charlot, qui fera d’abord rire, puis aussi réfléchir. Roger Boussinot l’a bien cerné : « Le “petit homme”, ainsi que Chaplin dénommait lui-même son personnage, est au premier abord la victime plus ou moins passive d’un ordre — ou d’un désordre — social qui le dépasse et l’écrase ; mais le révolté gronde sous la victime et, tout au long de sa carrière, il n’a cessé, de plus en plus clairement, de plus en plus directement, de lancer de violents coups de boutoir contre la société et ses mythes : l’argent, l’armée, la religion, le travail. »

Charlot policeman (1917) se fait kleptomane pour apaiser la faim d’une pauvre femme. Sur le pont d’un navire, L’Émigrant (1917) Charlot aperçoit enfin la statue de la Liberté ; suit un intertitre : « Arrivée sur la terre de la liberté », puis des employés de l’Immigration encerclent vigoureusement les nouveaux arrivants avec une corde, comme des bestiaux. Dans Une vie de chien (1918), Chaplin montre d’abord un chien petit disputer un os à une meute de chiens féroces, puis Charlot rivaliser férocement avec d’autres postulants pour un rare emploi. Le barda de Charlot soldat (1918) comprend un piège à rats et une râpe anti-poux. Le Pèlerin (1923) Charlot est un prisonnier évadé qui vole l’habit d’un prêtre, gagne bientôt une ville, y prononce un sermon fort apprécié, puis — séquence finale et célèbre —, refoulé tant par les États-Unis que le Mexique, il sautille d’un pays à l’autre le long de la frontière.

Un an après le krach destructeur de 1929, Chaplin achève Les Lumières de la ville, dans lequel un millionnaire s’est pris d’amitié pour Charlot, qui l’a sauvé de la noyade. Le richard accepte de verser l’argent nécessaire pour guérir la cécité d’une fleuriste dont le vagabond s’est épris. Le hic, c’est qu’il ne se montre prodigue que lorsqu’il est ivre, alors que dégrisé il ne reconnaît même plus son sauveur. Ce qui a fait dire à Dan James, son assistant : « Il n’avait probablement jamais lu Marx, mais sa vision du millionnaire des Lumières de la ville est une image assez exacte des conceptions de Marx sur le cycle des affaires. »

En 1931, au moment de faire son triomphal tour du monde, il déclare à une journaliste : « Les techniques pour réduire le travail et les autres techniques modernes n’ont pas été inventées pour le profit, mais pour aider l’humanité dans sa recherche du bonheur. » À une époque où la cinématographie ambiante est toute conçue pour faire oublier la misère et le chômage, Chaplin sort Les Temps modernes (1936), où Charlot est avalé par une chaîne de montage, alors que le directeur de l’usine lit d’un œil Tarzan et surveille de l’autre ses ouvriers sur un grand écran. Charlot se retrouve bientôt en prison et… n’en veut plus sortir. Finalement éjecté, il ramasse un chiffon rouge dans la rue et se retrouve inopinément à la tête d’une manifestation ouvrière. La fin du film reflète l’optimisme de la « Nouvelle Donne » (New Deal) lancée par Roosevelt.

Depuis que le IIIe Reich a interdit La Ruée vers l’or pour sémitisme (!), Chaplin, marié à Paulette Goddard, juive, réalise le danger que représente Hitler pour la liberté. Il est fasciné par une actualité qu’il se repasse sans arrêt et qui montre le dictateur descendre d’un train et exécuter un petit pas de danse. Il dit bien connaître le bâtard. Celui-ci ne lui a-t-il pas volé sa moustache ? Ne sont-ils pas nés à quatre jours d’intervalle ? Il fera un film à son encontre.

Le projet aussitôt connu, on se ligue contre lui. Le gouvernement allemand proteste officiellement. Il subit aussi des pressions de la United Artists (une major qu’il a pourtant cofondée). Un sondage Gallup révèle en outre que 96 % des Américains se déclarent hostiles à l’entrée de leur pays dans une guerre en Europe (on aurait aimé qu’il en fût de même à l’égard des guerres du Viêtnam et d’Irak). Il est à peu près le seul cinéaste à oser se lever, malgré que les majors soient quasi exclusivement dirigées par des personnes de confession juive. Mais voilà que la rumeur court que Chaplin est juif, ce qui expliquerait sa lubie. Le principal intéressé laisse courir, soutenant que démentir donnerait des armes aux antisémites.

Chaplin termine le scénario du Dictateur le 1er septembre 1939, la journée même où Hitler envahit l’infortunée Pologne. Il y joue un double rôle : un barbier juif et Hynkel. Il est facile de reconnaître derrière les personna­ges d’Adenoïd Hynkel, Garbitsch (contraction de « garbage » et « rubbish » : ordure), Herring (hareng, contraction de « Hermann » et « Göring ») et Napoloni (contraction de « Napoléon » et « Mussolini ») : Adolf Hitler, Goebbels, Göring et Mussoli­ni. Dans le nom prêté à l’Allemagne — Tomania — niche le mot anglais « mania » : démence ; dans celui prêté à l’Italie — Bacteria — : bactérie.

Le film commença mal sa carrière aux États-Unis, mais fut triomphalement projeté à Londres, pendant la bataille d’Angleterre. Bien entendu, il fut interdit en Allemagne (on raconte cependant qu’Hitler se le serait fait projeter deux fois). Il sortit en France à la fin de la guerre.

En 1942, voyant souffrir l’Europe et l’URSS, Chaplin milite pour l’ouverture d’un second front et lance devant 10 000 personnes : « Je ne suis pas communiste, je suis un être humain, et je crois connaître les réactions des êtres humains. Les communistes ne sont différents de personne ; s’ils perdent un bras ou une jambe, ils souffrent comme nous tous, et meurent comme nous tous. Et la mère communiste est la même que n’importe quelle mère. »[13] Puis aux journalistes : « Mon patriotisme ne s’est jamais inspiré d’un pays ou d’une classe, mais du monde entier. »

L’affaire Joan Barry, une actrice souffrant de troubles mentaux que Chaplin a fréquentée de façon discontinue entre 1941 et 1942, sera l’occasion qu’attendaient le FBI et J. Edgar Hoover pour frapper durement l’homme de gauche, qui risque 23 ans de prison du fait du poussiéreux Mann Act, interdisant le transport entre États de femmes à des fins sexuelles. Barry accoucha d’une fille en 1944 (soit environ deux ans après que Chaplin l’ait vue pour la dernière fois) et un procès en paternité fut intenté. Malgré les preuves en béton fournies par ses avocats, Chaplin fut condamné à verser une pension alimentaire. Nous savons aujourd’hui que le FBI transmettait des informations confidentielles à la célèbre journaliste à scandales, Hedda Hopper, afin d’entacher la réputation du cinéaste.

Meurtrier en série bientôt guillotiné, Monsieur Verdoux (1947) répond à un journaliste outré : « Pourtant, c’est l’histoire d’un bon nombre de grosses fortunes. Un seul meurtre fait un méchant, des millions un héros. Le nombre sanctifie, mon bon ami. » Chaplin précise à un journaliste : « M. Verdoux pense que le meurtre est le prolongement logique des affaires. » Puis, il écrira : « C’est un film contre la guerre et le vain massacre de notre jeunesse. » Ce film lui vaudra de longs démêlés avec la censure aux États-Unis.

Mise sur pied par le sinistre sénateur McCarthy, la Commission sur les activités antiaméricaines voudrait le faire témoigner. Il déclare aussitôt aux journalistes que si on le convoque il se présentera déguisé en Charlot. (Dans Un roi à New York, sorti en 1957, il se paiera la tête des membres de cette commission tant honnie.) À une époque où la simple prononciation du mot « communiste » fait frémir, il prend fait et cause pour Hanns Eisler, un communiste allemand menacé d’expulsion des États-Unis, et demande à Pablo Picasso de mener une délégation d’artistes français à l’ambassade états-unienne à Paris pour protester.

Chaplin paie la note. Son fils relate : « Le petit chalet du tennis et la verte pelouse où autrefois mon père tenait une cour gracieuse étaient devenus déserts, le dimanche après-midi. Mon père fut l’homme le plus seul de Hollywood à cette époque. » 

En 1952, au moment d’être considéré persona non grata aux États-Unis, il déclare : « J’aime la liberté, ce qui ne saurait m’être reproché dans aucun pays libre. » Dans son autobiographie, il écrira : « Peu m’importait de retourner ou pas dans ce triste pays. J’aurais aimé leur dire que plus tôt j’étais débarrassé de cette atmosphère chargée de haine, mieux cela valait, que j’en avais par-dessus la tête des insultes et de la morale pontifiante de l’Amérique, et que tout cela m’assommait. » Et plus loin : « Des amis m’ont demandé comment j’en suis arrivé à m’attirer une pareille hostilité des Américains. Mon grand péché fut, et est toujours, d’être un non-conformiste. Bien que je ne sois pas communiste, j’ai refusé de suivre le mouvement en les détestant. Cela a bien sûr choqué beaucoup de gens. »

Durant son long séjour aux États-Unis, de 1912 à 1952, lui, le mime anglais, qui n’a pas voulu de la naturalisation, n’a jamais hésité à prendre position. En 1972, il sort de sa tanière suisse pour recevoir un Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. On le presse alors de faire voir ses films au monde. Il s’exécute. Et c’est la découverte.

Quels films ferait Chaplin aujourd’hui ? Il se porterait encore à la défense de la veuve et de l’orphelin, s’attaquerait aux riches égoïstes, aux politiciens à leur solde (comme Donald Trump, cette caricature de président), aux nouveaux dictateurs, sans oublier les intégristes religieux de tout acabit. Et il serait, bien entendu, écologiste et pacifiste. S’il vivait au Québec, il suivrait un chemin opposé à celui qu’empruntent 95 % de nos comiques à la gomme, qui font rire jaune et pour rien. Il ferait des colères aux responsables de la SODEC et de Téléfilm Canada pour cause de subvention à des comédies ineptes, empêchant ainsi le talent d’éclore ailleurs, et leur enverrait ses œuvres complètes pour montrer ce qu’est une bonne comédie.

En 1989, j’ai assisté à la Place des Arts à la plus belle projection de film de ma vie, à savoir celle des Lumières de la ville, en noir et blanc, sur un support d’une netteté inespérée, muet, mais avec musique, jouée par un orchestre dans la fosse (en l’occurrence, I Musici). Sur le siège à ma droite, une jeune fille d’une quinzaine d’années ; sur celui de gauche, un très vieil homme assurément décédé aujourd’hui, riant tous deux aux larmes à la séquence dite du combat de boxe : Chaplin n’avait pas pris une ride.

Dans leur analyse des Temps modernes, les exégètes (dont Sadoul et Mitry) de Chaplin ont tous constaté qu’à la séquence du troupeau déferlant de moutons blancs se juxtapose celle du « troupeau » d’ouvriers fonçant à l’usine, faisant ensuite les rapprochements de sens qui s’imposent. Mais personne n’a remarqué, allez savoir pourquoi, que dans le troupeau de moutons blancs se profile un seul et unique mouton noir, qui semble suivre le troupeau, mais... non, Chaplin n’a jamais été un mouton de Panurge.

Il faut revoir l’œuvre de ce génie tragicomique du cinéma et se souvenir de l’humaniste, de l’« agitateur de la paix », comme Charlie Chaplin aimait à se qualifier lui-même.

L'auteur du texte est Sylvio Le Blanc de Montréal.