Charlie Chaplin

Il y a 130 ans naissait Chaplin

OPINION / Hier, 16 avril, il y a 130 ans que naissait à Londres Charlie Chaplin. Rappelons brièvement la carrière de cet immense artiste.

Le petit Charles, laissé à lui-même, connaît une enfance indigente. Charles père, alcoolique, trépasse en 1901; la fragile Hannah, sa mère, est souvent admise à l’asile; le frère aîné, quant à lui, est dans la marine de plaisance3. Comme chez Charles Dickens — duquel le résilient Chaplin allait conserver Oliver Twist comme livre de chevet sa vie durant —, les douloureux souvenirs de jeunesse imprégneront l’œuvre chaplinienne.

En 1910, Chaplin monte dans un cargo de bétail infesté de rats et arrive en Amérique du Nord pour une première tournée théâtrale. Il écrit: «C’était un jour de crachin, et les rives du Saint-Laurent semblaient désolées. Québec vu du bateau, faisait penser aux remparts où le fantôme de Hamlet aurait pu se promener (…)»

En 1914, il crée en Californie son personnage resté dans l’imaginaire: Charlot, qui fera d’abord rire, puis aussi réfléchir. Roger Boussinot l’a bien cerné: «Le “petit hommeˮ, ainsi que Chaplin dénommait lui-même son personnage, est au premier abord la victime plus ou moins passive d’un ordre – ou d’un désordre – social qui le dépasse et l’écrase; mais le révolté gronde sous la victime et, tout au long de sa carrière, il n’a cessé, de plus en plus clairement, de plus en plus directement, de lancer de violents coups de boutoir contre la société et ses mythes: l’argent, l’armée, la religion, le travail.»

Charlot policeman (1917) se fait kleptomane pour apaiser la faim d’une femme. Le barda de Charlot soldat (1918) comprend un piège à rats et une râpe anti-poux. Le pèlerin (1923) Charlot est un prisonnier évadé qui vole l’habit d’un prêtre, gagne une ville, y prononce un sermon apprécié, puis, refoulé tant par les États-Unis que le Mexique, sautille d’un pays à l’autre le long de la frontière. Dans Une vie de chien (1918), Chaplin montre d’abord un chien petit disputer un os à des chiens féroces, puis Charlot rivaliser férocement avec d’autres postulants pour un rare emploi.

Un an après le krach de 1929, Chaplin achève Les lumières de la ville, dans lequel un millionnaire s’est pris d’amitié pour Charlot, qui l’a sauvé de la noyade. Le richard accepte de verser l’argent pour guérir la cécité d’une fleuriste dont le vagabond s’est épris. Le hic, c’est qu’il ne se montre prodigue que lorsqu’il est ivre, alors que dégrisé il ne reconnaît même plus son sauveur. Ce qui a fait dire à Dan James, son assistant: «Il n’avait probablement jamais lu Marx, mais sa vision du millionnaire des Lumières de la ville est une image assez exacte des conceptions de Marx sur le cycle des affaires.»

En 1931, au moment de faire son triomphal tour du monde, il déclare à une journaliste: «Les techniques pour réduire le travail et les autres techniques modernes n’ont pas été inventées pour le profit mais pour aider l’humanité dans sa recherche du bonheur.»

À une époque où le cinéma fait oublier la misère et le chômage, Chaplin sort Les temps modernes (1936), où Charlot est avalé par une chaîne de montage, alors que le directeur de l’usine lit Tarzan, tout en surveillant ses ouvriers sur un grand écran. Charlot se retrouve bientôt en prison, de laquelle il ne veut plus… sortir. Finalement éjecté, il ramasse un chiffon rouge dans la rue et se retrouve inopinément à la tête d’une manifestation. La fin du film reflète l’optimisme de la “Nouvelle Donne” (New Deal) lancée par Roosevelt.

Depuis que le IIIe Reich a interdit La ruée vers l’or pour sémitisme (!), Chaplin, marié à Paulette Goddard, juive, réalise le danger que représente Hitler pour la liberté. Il est fasciné par une actualité qui montre le dictateur descendre d’un train et exécuter un pas de danse. Il dit bien connaître le bâtard. Ne sont-ils pas nés à quatre jours d’intervalle8? Hitler ne lui a-t-il pas volé sa moustache? Il fera un film à son encontre.

Le projet aussitôt connu, on se ligue contre lui. L’Allemagne proteste officiellement. Il est pratiquement le seul cinéaste à oser se lever, malgré que les majors soient presque toutes dirigées par des juifs. Un sondage Gallup révèle que 96 % des États-Uniens se déclarent hostiles à la guerre (on aurait aimé qu’il en fût de même à l’égard des guerres du Viêtnam et d’Irak). Mais voilà que la rumeur court que Chaplin est juif, ce qui expliquerait sa lubie; il laisse courir.

Chaplin termine le scénario du Dictateur le 1er septembre 1939, la journée même où Hitler envahit l’infortunée Pologne. Il y joue un double rôle: un barbier juif et le dictateur Hynkel. Il est facile de reconnaître derrière les personnages d’Adenoïd Hynkel, Garbitsch (contraction de “garbage” et “rubbish”: ordure), Herring (hareng, contraction de “Hermann” et “Göring”) et Napoloni (contraction de “Napoléon” et “Mussolini”): Adolf Hitler, Goebbels, Göring et Mussolini. Dans le nom prêté à l’Allemagne – Tomania – niche le mot anglais “mania”: démence; dans celui prêté à l’Italie – Bacteria –: bactérie. Le film fut triomphalement projeté à Londres, pendant la bataille d’Angleterre.

En 1942, voyant souffrir l’Europe et l’Union soviétique, Chaplin milite pour l’ouverture d’un second front et lance devant 10 000 personnes: «Je ne suis pas communiste, je suis un être humain, et je crois connaître les réactions des êtres humains. Les communistes ne sont différents de personne; s’ils perdent un bras ou une jambe, ils souffrent comme nous tous, et meurent comme nous tous. Et la mère communiste est la même que n’importe quelle mère.»14 Puis aux journalistes: «Mon patriotisme ne s’est jamais inspiré d’un pays ou d’une classe, mais du monde entier.»

Meurtrier en série bientôt guillotiné, Monsieur Verdoux (1947) répond à un journaliste outré: «Pourtant, c’est l’histoire d’un bon nombre de grosses fortunes. Un seul meurtre fait un méchant, des millions un héros. Le nombre sanctifie, mon bon ami.» Chaplin précise à un journaliste: «Monsieur Verdoux pense que le meurtre est le prolongement logique des affaires.» Puis, il écrira: «C’est un film contre la guerre et le vain massacre de notre jeunesse.» Ce film lui vaudra des démêlés avec la censure, notamment au Québec.

Mise sur pied par le sinistre sénateur McCarthy, la Commission sur les activités antiaméricaines voudrait le faire témoigner. Il déclare aussitôt aux journalistes que si on le convoque il se présentera affublé en Charlot. (Dix ans plus tard, il ridiculisera cette commission honnie dans Un roi à New York.) À une époque où la seule prononciation du mot “communiste” fait frémir, il prend le parti d’Hanns Eisler, un communiste allemand menacé d’expulsion des États-Unis, et demande à Picasso de mener une délégation d’artistes à l’ambassade états-unienne à Paris pour protester.

Chaplin paie la note. Son fils relate: «Le petit chalet du tennis et la verte pelouse où autrefois mon père tenait une cour gracieuse étaient devenus déserts, le dimanche après-midi. Mon père fut l’homme le plus seul de Hollywood à cette époque.»

En 1952, au moment d’être considéré persona non grata aux États-Unis, il déclare: «J’aime la liberté, ce qui ne saurait m’être reproché dans aucun pays libre.» Il écrira dans son autobiographie: «Peu m’importait de retourner ou pas dans ce triste pays. J’aurais aimé leur dire que plus tôt j’étais débarrassé de cette atmosphère chargée de haine, mieux cela valait, que j’en avais par-dessus la tête des insultes et de la morale pontifiante de l’Amérique, et que tout cela m’assommait.» Et, plus loin: «Des amis m’ont demandé comment j’en suis arrivé à m’attirer une pareille hostilité des Américains. Mon grand péché fut, et est toujours, d’être un non-conformiste. Bien que je ne sois pas communiste, j’ai refusé de suivre le mouvement en les détestant. Cela a bien sûr choqué beaucoup de gens.»

Dans leur analyse des Temps modernes, les exégètes de Chaplin ont constaté qu’à la séquence du troupeau de moutons déferlant se juxtapose celle du “troupeau” d’ouvriers fonçant à l’usine. Mais personne n’a remarqué que dans le troupeau de moutons blancs se profile un unique mouton noir, qui semble suivre le troupeau, mais... Non, Chaplin n’a jamais été un mouton de Panurge.

Rarissimes sont les cinéastes ayant autant marqué leur époque que Chaplin. Que ferait-il aujourd’hui? Contrairement aux humoristes Volodymyr Zelensky, Jimmy Morales, Beppe Grillo et Donald Trump, il laisserait la politique active à d’autres, mais veillerait au grain. Il s’en prendrait aux grands capitalistes, aux politiciens véreux, aux génocidaires, aux dictateurs et aux intégristes religieux. Il serait en outre un fervent écologiste et un «agitateur de la paix», comme il aimait à se qualifier lui-même.

Pour finir, j’encourage nos humoristes en manque d’inspiration à revoir l’œuvre de ce génie tragicomique du cinéma et en prendre de la graine.

Sylvio Le Blanc, Montréal