Le mot « irréductible » vient souvent à l’esprit quand on repasse l’histoire de la francophonie canadienne.

Hommage aux irréductibles

« Irréductible. » On ne peut prononcer ce mot sans sourire en pensant à ce célèbre village né de la plume géniale de René Goscinny et du trait qui l’est tout autant d’Albert Uderzo. Un village quelque part en Armorique qui résiste toujours…

Ce mot me vient souvent à l’esprit quand je repasse l’histoire de la francophonie canadienne. Mais contrairement aux héros gaulois, la francophonie ne peut pas se suffire à elle-même en se cantonnant dans son seul petit village pour sortir les poings de temps en temps. L’opposition politique n’est pas le seul obstacle qu’elle doit surmonter. Il y en a un qui est beaucoup plus pernicieux parce qu’il fait partie du quotidien.

Pour s’épanouir, l’être humain doit faire davantage que d’aller à l’école, se faire servir par son gouvernement ou participer à des activités culturelles.

Parmi toute une foule de petites et de grandes choses, il peut s’intéresser à l’économie, aux sports, se passionner pour la mode, l’astronomie, la mécanique, le plein air, etc. Bref, il explore quelques-unes des innombrables disciplines issues de la pensée humaine.

Le minoritaire qui veut fureter ailleurs que dans la vie communautaire pour satisfaire sa curiosité – saine qualité de l’esprit – fréquente les cercles anglophones, visite la meilleure librairie de sa ville, cherche autour de lui ce dont il a besoin et le prend dans la langue du milieu. Celui qui doit mettre du pain sur la table est souvent obligé de faire de même.

Il ne peut pas compter sur sa seule communauté et ses leaders pour grandir. L’esprit humain est un champ trop vaste pour qu’il puisse s’abreuver d’une seule source.

Vivre, c’est aller à la rencontre des autres pour leur parler, sceller des amitiés, tomber en amour… Les mariages entre anglophones et francophones sont de plus en plus fréquents. Ils entraînent souvent la disparition du français à la maison. Qu’en reste-t-il à l’extérieur? On le devine.

Il est sans doute regrettable qu’un minoritaire ne trouve pas ce qu’il attend de la vie avec les mots de son enfance. Mais au fond, il tente de tirer le meilleur parti de l’existence, comme on tente de le faire ailleurs. En cours de route, il côtoie une autre culture, ce qui malgré tout, est source d’enrichissement personnel.

Bien que la culture et la langue déterminent souvent notre évolution sociale, affective et intellectuelle, elles ne peuvent en jalonner tous les mouvements tant ils sont complexes et imprévisibles. Il arrivera toujours que les sentiments passent au-dessus du visible. Heureusement d’ailleurs, car c’est ainsi que s’abattent les cloisons entre les êtres et les peuples.

Cela dit, il faut reconnaître l’œuvre des plus tenaces. Ils militent au sein de toutes les associations et organisations qu’ils se sont données pour revendiquer respect et reconnaissance. Ils sont de toutes les luttes pour obtenir du Canada ce qu’il leur promet, soient les ressources pour s’épanouir et se développer. Grâce à eux, des enfants reçoivent leur enseignement en français dans de vraies écoles. Des acteurs et comédiens montent sur scène pour jouer en français des pièces écrites chez eux,. Ils portent des journaux et des radios à bout de bras. Bref, ils apportent tout ce qu’ils peuvent à leur milieu pour créer un cadre de vie aussi français que possible.

Tous comptes faits, nos Gaulois n’ont pas trop la vie dure… Leur ennemi facile à reconnaître est tenu à distance grâce à une potion prodigieuse. Quelques baffes quand ça ne va pas, et on se retrouve sous les étoiles pour une bonne boustifaille.

Ce n’est pas aussi facile pour ces francophones qui résistent encore et toujours. 

Résistance, ténacité, persévérance, courage, détermination et amour de la langue… Voilà la recette de leur potion qui ne sera efficace qu’avec un effort quotidien.


Réjean Paulin (Francopresse)

L’auteur a vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa, où il est professeur en journalisme à La Cité.