Gatineau... «pour la vie» dites-vous?

OPINION / À Gatineau, au cours des 30 dernières années, un ramassis d’autoroutes, de commerces échevelés et de condos beiges a éteint jusqu’à la dernière luciole du terrain de jeux de mon enfance. Au cœur de ce gâchis industriel qu’est devenue ma ville, en tendant l’oreille, j’entends aujourd’hui, sous le pic et la pelle, les dernières notes tristes d’une minuscule choriste. Les anglophones l’appellent, avec à propos, la «Western Chorus Frog». Avec son appel unique, impossible de dissocier la plus petite de nos quatre rainettes au Québec de la saison des amours. Impossible hélas non plus de dissocier cette fragile beauté de l’insistance incessante de l’humain à tout détruire sur son passage.

L’existence de notre petite reine des mares temporaires en Outaouais ne tient plus qu’à un roseau. Comment cela? La liste est bien longue : nos lois, conventions et ententes sont soit dégriffées (au Québec : Loi concernant la conservation des milieux humides et hydriques, Loi sur les espèces menacées ou vulnérables), soit ignorées (Loi canadienne sur les espèces en péril, Convention internationale sur la biodiversité).

Question : qu’a fait la Ville de Gatineau pour honorer le protocole qu’elle a signé en 2018 avec Québec par lequel elle s’engageait à ce qui suit : « La Ville de Gatineau convient qu’elle mettra en œuvre des mesures concrètes afin d’assurer la préservation et la pérennité des habitats et des populations de la rainette faux-grillon de l’ouest et renverser le déclin de l’espèce sur son territoire, notamment mais pas exclusivement, par la mise à jour de son plan de gestion du milieu naturel. »

Ce protocole arrivera à échéance le 19 janvier 2020.

Quelqu’un a entendu parler de mesures concrètes de protection de l’habitat de la rainette depuis la signature de ce protocole?

Mais aussi, les promoteurs immobiliers se massent, aux côtés de la Ville de Gatineau, pour enfoncer la dernière porte derrière laquelle se tapit notre petite grenouille pour construire jusqu’à plus soif d’autres châteaux de béton (village urbain de la Cité, secteur Gatineau et à Aylmer, le projet résidentiel actuellement en cours Ferme Ferris et le mégaprojet à venir Porte de l’Ouest).

Mais encore : Gatineau veut , à tout prix, un Rapibus et elle insiste pour que ce dernier passe au cœur du Parc du Lac-Beauchamp, ce précieux et superbe espace naturel où on trouve rainettes et autres petites bêtes en mal d’habitats; pourtant, il existe de nombreuses options de rechange possibles : voies réservées, voies de contournement, train léger! Et on n’a pas parlé de notre super nouvel aréna Guertin qui a englouti un autre petit mouchoir sur lequel s’agrippait notre rarissime amphibien à Gatineau, des rainettes vendues pour 675 000 $ d’argent citoyen. De quel droit nous permettons-nous de décider ainsi de la vie ou de la mort d’une espèce? Quand comprendrons-nous enfin que lorsque nous faisons payer la nature, c’est nous qui payons en bout de ligne?

Elle en dit long

Le chant qui s’éteint de la rainette faux-grillon en Outaouais reflète qui nous sommes. Il est le résultat de notre apathie généralisée à Gatineau et, hélas, de notre inconscience aux conséquences irréversibles. Sommes-nous donc tous sourds? Son chant, frêle et fragile, porte pourtant toute la robustesse de la seule « logique implacable » qui vaille et qui va comme suit : «Business as usual», c’est totalement irréconciliable avec Gatineau pour la vie! Le nécessaire changement de cap de la gestion municipale, c’est maintenant qu’il nous le faut, pas demain, ni après une autre marche mondiale pour le climat parce que moi-même et des milliers d’autres gens, on n’en peut plus de sortir pour rien. Que nous reste-t-il si la société civile perd espoir?

Ce que notre petite grenouille tente désespérément de nous dire à tous à Gatineau, c’est ceci : les espaces verts, c’est très important et pas seulement pour les grenouilles de renom. Il importe d’intégrer systématiquement ces précieux espaces dans nos projets de vie en ville. Préserver la biodiversité en milieu urbain est crucial à tous points de vue: ça a des impacts clés sur le patrimoine de la biodiversité régionale, à l’échelle de la province, du pays et du monde entier. Ça a un impact positif sur le paysage urbain puisque ça nous oblige à faire de la conservation entre édifice à logements et centre commercial; par le fait même, ça fait la promotion de notre santé et de notre bien-être. Préserver la biodiversité, ça nous instruit sur les espèces, sur le lien fragile entre chacune et ça nous fait comprendre combien tout ce que nous possédons dépend de cette délicate toile. Ça contribue aussi à définir l’identité d’une ville; ça mousse notre imaginaire citadin, ça incite à faire mieux, plus beau. Ça incite à la grandeur. Ça nous rend fier de faire partie de ce grand tout. La biodiversité, ça aide à donner aux citadins un sens, une mémoire et un attachement à leur milieu de vie, à leur région et à la terre. Le contact quotidien avec la nature, ça fait comprendre à chacun l’importance de la respecter et de la protéger. Sauver une espèce, c’est aussi conforter l’humain devant lui-même, face à ses propres valeurs et ses engagements et c’est renforcer, non écraser, ses propres institutions.

Un travail d’équipe

Sans qu’il n’y paraisse, beaucoup de fonctionnaires et de gens de terrain ont travaillé longtemps et dans l’ombre pour tenter de sauver la chorale des rainettes faux-grillons à Gatineau. Malheureusement, ces gens déterminés ne peuvent travailler seuls. Ils ont besoin de gens d’affaires, d’élus, de fonctionnaires et de citoyens qui cherchent des solutions autrement, qui comprennent réellement l’importance de la biodiversité, des aires protégées en milieu urbain, ce que signifie travailler avec la nature, innover, établir de nouvelles normes, laisser derrière eux un héritage véritablement durable. On a besoin d’une ville qui respire , des gens qui ont compris que densifier, ce n’est pas tout bétonner mur à mur, qui ne se découragent pas devant les complexes dédales de la voie du changement, qui veulent épater d’autres villes, qui croient qu’on peut, au fil des ans, réintroduire la vie à Gatineau.

Se comparer aux meilleurs

Heureusement, il y a des endroits dans le monde pour nous motiver. Je pense notamment à Curitiba, ville brésilienne de 3 millions d’habitants où on trouve pas moins de 14 forêts urbaines; je pense à Londres-la-magnifique, entourée d’une ceinture verte de trois fois sa grandeur, joyeusement bigarrée d’espaces publics où les parcs et les espaces verts représentent le tiers de la ville; je pense à Copenhague où il y a cinq fois plus de vélos que d’autos et où le maire et son équipe s’activent pour que leur ville devienne la première capitale carbone neutre au monde d’ici 2025!

Il ne s’agit pas, chez nous, de se taper dessus, mais certainement, oui, de se comparer aux meilleurs. Pour mettre enfin la table pour le XXIe siècle. Et pour commencer à regarnir cette table, nous demandons ce qui suit à Gatineau :

1. À partir d’aujourd’hui, zéro impact sur les derniers habitats de la rainette faux-grillon à Gatineau;

2. Que la Ville de Gatineau adhère dès maintenant au Fonds des municipalités pour la biodiversité;

3. Que le nouveau Plan stratégique présentement en élaboration assure la protection de la biodiversité sur l’ensemble du territoire de la Ville de Gatineau avec des cibles à atteindre, des mesures concrètes et engageantes ainsi que des rapports annuels publics sur les résultats obtenus.

Nous demandons à la Ville de Gatineau d’entamer ces changements dès aujourd’hui. Pour que la vie à Gatineau existe réellement ailleurs que sur ses affiches. Pour conserver aussi cette chance inouïe d’entendre, qui sait, au coin de la rue, le chant somptueux d’une minuscule grenouille qui s’époumone gaiment à chanter les millénaires de la création. Et pour, un beau jour, redonner réellement aux citadins l’envie d’aller se promener à Gatineau.

Claire Charron, Aylmer

Marc Bégin, Aylmer

Nadine Blais, Gatineau

Sylvie Blais, Gatineau

Bill Clennett, Vieux Hull

Esther Cyr, Aylmer

Laura Enriques, Gatineau

Stefan Haag, Aylmer

Lise Lapratte, Gatineau

Félix-Antoine Nadeau, Gatineau

Luc Picard, Hull

Lucie Rochon, Aylmer

Sylvain Tremblay, Gatineau

Johanne Vallée, Gatineau