C’est sous la direction de Gabriel Gilbert que Le Soleil a adopté une déclaration de principe, avant-gardiste à l’époque, reconnaissant le caractère de service public des entreprises de presse.
C’est sous la direction de Gabriel Gilbert que Le Soleil a adopté une déclaration de principe, avant-gardiste à l’époque, reconnaissant le caractère de service public des entreprises de presse.

Gabriel Gilbert, un véritable éditeur et patron de presse

POINT DE VUE / Les proches de Gabriel Gilbert, décédé il y a quelques jours, se recueilleront ce vendredi 20 décembre et se souviendront du père, du grand-papa, de l’ami. La communauté journalistique de Québec ne doit pas non plus l’oublier. Éditeur et président du journal Le Soleil de 1967 à 1974, Gabriel Gilbert a joué un rôle trop peu connu dans le passage du quotidien à la modernité. Il laisse aussi un héritage porteur de leçons pour la coopérative qui reprend les rênes du journal.

Ce n’est pas exagéré de dire que sous sa gouverne, Le Soleil a connu sa petite révolution tranquille. Il a ouvert toutes grandes les fenêtres aux idées nouvelles, tout en faisant confiance aux jeunes qui les soutenaient. J’ai eu le privilège d’être, à 26 ans, en 1967, directeur de l’information du journal qu’il dirigeait. Je garde le souvenir d’un homme brillant, énergique, généreux, et l’image, un peu romantique peut-être, d’un véritable éditeur de journal, celui ou celle pour qui priment l’intérêt public et le service à la collectivité.

Monsieur Gilbert voulait avant tout faire un bon journal et savait que cela ne s’envisageait pas sans donner aux journalistes une latitude que les règles strictes et autoritaires des années antérieures ne leur accordaient pas. Son fils, Bernard, rappelait il y a quelques jours que son père avait «toujours défendu becs et ongles l’indépendance des journalistes». Il avait en effet compris que la rédaction devait être à l’abri des pressions de la publicité et des intérêts, commerciaux ou autres, des propriétaires.

Je ne veux surtout pas idéaliser cette époque. La période était agitée au Québec et il y eut d’inévitables turbulences. Les résistances des uns, que le changement bousculait, se heurtaient aux abus des autres, trop impatients. Mais nous savions, à la rédaction, que l’éditeur allait toujours trancher du côté de l’information libre. Le directeur de la rédaction du temps, mon ami Mario Cardinal, témoigne dans sa biographie de la liberté de la rédaction. Il écrit : «Gabriel disait toujours : Ce sont Cardinal et Sauvageau qui s’occupent du journal. Moi je n’ai rien à voir là-dedans!» Fort heureusement, il avait tout de même un peu à dire!

C’est sous sa direction que Le Soleil a adopté une déclaration de principe toujours en annexe à la convention collective des journalistes. On doit la relire. Ce document, d’avant-garde pour l’époque, reste pour moi le témoignage de la conception que Gabriel Gilbert se faisait d’un journal. Le texte reconnaît le caractère de service public des entreprises de presse. On y retrouve aussi quelques idées, toujours d’actualité, qui pourraient servir de guide à la coopérative naissante, notamment que le journal fasse «de la vie quotidienne du lecteur le centre de son intérêt». Le Soleil doit être partout en ville, ses journalistes se retrouver au coeur des quartiers et des communautés, à l’affût des bruits de la ville et de ses secrets. Si les journaux ont un avenir, et j’espère qu’ils en ont un, il passe par un rapprochement avec les publics variés qu’ils desservent.