Le projet de prolongation de l’heure de fermeture des bars à Hull continue de faire jaser.

Fermeture des bars à Hull : illusoire et contre-productif

OPINION / Cette mesure, loin de constituer du développement, représente plutôt un risque d’appauvrissement socio-économique.

Dans le contexte du souhait des tenanciers de bars d’obtenir la prolongation de l’heure de fermeture des bars, pour la faire passer de 2 h à 3 h le matin dans le secteur de Hull, qui comprend l’Île de Hull, loin de favoriser le développement socio-économique, cette prolongation risque au contraire d’entraîner à nouveau le déséquilibre commercial et l’insécurité sociale qui prévalaient dans les années 1990, alors que le centre-ville était barricadé en soirée et les citoyens dépossédés.

Le grand nombre de bars s’étaient développés progressivement au centre-ville, au fil des ans, à un point tel que leur présence et les désordres qu’elle entraînait faisait fuir d’autres commerces et services en provoquant un climat d’insécurité et de violence, plutôt que de contribuer à la qualité de vie des citoyens et de répondre à leurs besoins.

Le développement socio-économique doit se faire d’abord et avant tout au bénéfice des citoyens d’un quartier et répondre le mieux possible à leurs besoins.

À cet égard les efforts, déployés au milieu des années 1990 pour renverser cette malheureuse et inquiétante situation, ont nécessité la collaboration et la concertation de tous les acteurs du centre-ville : les citoyens, les gens d’affaires, les élus et les employés municipaux, ainsi que les organismes socio-économiques. Tous ont alors exprimé la volonté de mieux gérer le développement du centre-ville. D’abord il fallait donner un signal fort en se réappropriant le territoire, c’est-à-dire : enlever les barricades, mener des activités sociales pour favoriser en soirée la présence au centre-ville des citoyens et des enfants, et harmoniser l’heure de fermeture avec celle des bars d’Ottawa. Puis, il a fallu mettre en place de véritables mesures de développement socio-économique dont les suivantes : se doter collectivement d’une vision partagée du développement futur du centre-ville, réduire le nombre de bars et travailler activement à retrouver un équilibre de commerces et de services essentiels à la vitalité et au développement de qualité du centre-ville.

Après quelques années, au début des années 2000, les résultats étaient alors remarquables car tous les groupes d’intérêt y avaient participé en concertation et la ville avait mis en place une structure de gestion et de bonne gouvernance; notamment, un agent de liaison et de développement, dédié au centre-ville, assurait la communication et la collaboration entre les citoyens, les gens d’affaires et commerçants, les fonctionnaires municipaux et les élus, et veillait à la réalisation des objectifs convenus en concertation.

En effet, le développement socio-économique d’un centre-ville doit impérativement pour sa réussite veiller soigneusement aux aspects suivants :

  • Soutenir et entretenir un climat de communication et de concertation entre tous les acteurs afin que tous partagent une même vision du développement futur du centre- ville;
  • Mener des enquêtes et des sondages réguliers auprès de la population et des utilisateurs afin de s’efforcer constamment d’offrir des commerces et des services qui répondent à leurs besoins;
  • Organiser des activités socio-culturelles au centre-ville qui invitent les citoyens, les familles et les jeunes à le fréquenter et à venir s’y récréer;
  • Faire la promotion dynamique des commerces et services qu’on trouve au centre-ville et faire en sorte qu’ils répondent aux besoins;
  • Améliorer l’environnement physique du centre-ville par des travaux d’urbanisme qui favorisent la présence des piétons, et par la rénovation des bâtiments dans le respect de leur histoire et de leur style afin de protéger l’identité physique unique du centre-ville et son caractère d’attractivité.

Une étude menée par l’organisme Rues principales a clairement démontré que la précarité économique de certains centres-villes était attribuable à un déséquilibre des catégories de biens et services : la fonction restauration et divertissement (à laquelle appartiennent les bars) devait ainsi se situer entre 16 et 21 % des entreprises qu’on retrouve au centre-ville. En effet, l’étude menée au Québec a démontré que les centres-villes équilibrés, sécuritaires, attrayants et fréquentés, qu’ils soient à vocation touristique ou non, respectaient l’équilibre des commerces et services selon la répartition suivante : les achats et services de consommation quotidienne (les achats courants), de 10 à 15 % de l’ensemble; les commerces et services de magasinage (les achats semi-courants), de 29 à 34 % de l’ensemble; les commerces et services réfléchis (les achats de biens et de services durables), entre 33 et 42 %; et le secteur de la restauration et du divertissement, de 16 à 21 % de l’offre commerciale.

Aussi, l’activité « bars », si elle est mal contrôlée et qu’elle ne respecte pas ces pourcentages, menace directement l’équilibre commercial et la santé socio-économique du centre-ville lorsqu’elle fait fuir d’autres commerces et services, ou empêche l’établissement de commerces et services qui répondent aux besoins des citoyens.

Aussi est-il illusoire et contre-productif de penser que la décision d’allonger l’heure d’ouverture des bars de 2 heures à 3 heures le matin, (et même de tenter une expérience par la voie d’un « projet pilote »), constitue une mesure de développement économique : l’expérience réelle vécue au centre-ville, dans le secteur de Hull, en témoigne. Prétendre que les temps ont changé, que la situation n’est plus la même, n’est pas une manière utile de situer le débat : c’est une question de saine gestion du développement et de respect des citoyens et des utilisateurs.

Loin de contribuer au développement économique, cette activité « bars », laissée à elle-même, et surtout dans le contexte de la situation frontalière qui n’a pas changé et qui rétablirait un écart d’une heure entre l’heure de fermeture des bars à Ottawa et dans le secteur de Hull, risque fort de devenir à nouveau un vecteur d’appauvrissement de tout le centre-ville. L’heure additionnelle qui serait donnée aux tenanciers de bars se ferait au détriment de la sécurité du centre-ville et de l’Île de Hull en particulier, de la fréquentation des citoyens et de la qualité de vie du milieu. Ce serait un coût très élevé pour satisfaire l’appât du gain de quelques-uns au dépend de la stabilité socio-économique du centre-ville et de la qualité du milieu de vie.

Un conseil municipal visionnaire et avant-gardiste devrait s’inspirer davantage des leçons de l’histoire et des expériences d’autres centres-villes, et considérer sans intérêt et sans bénéfice aucun, cet allongement de l’heure d’ouverture des bars.

L'auteur du texte est François Varin, directeur général de la Fondation Rues principales (1985-2012) et architecte et expert conseil en revitalisation socio-économique.